La sombre affaires des piques d’Attac : post-épilogue

Durée de lecture : 8 minutes

30 septembre 2009 / Christophe Ventura

Ce texte pour en finir avec le sombre chapitre de l’histoire d’Attac. Qui saura le vrai ? Quoi qu’il en soit, cet épisode pénible montre que la lutte politique est indissociable de, comment dire, la morale.


*Pourquoi je quitte Attac*

En République, il n’existe qu’une seule justice souveraine. La mise en
place de procès parallèles – ou plus exactement a posteriori - où l’on
désigne, entre soi, au nom de la vertu, et de manière insidieuse mais
pesante, des coupables choisis par avance en dépit des décisions des juges, est chose inadmissible. Dans la vie militante, cette méthode, trop bien connue, rappelle certains épisodes de l’histoire d’organisations du mouvement ouvrier qui, lorsqu’elles en arrivent à verser dans la recherche de boucs émissaires, trahissent, en réalité, leurs grandes difficultés politiques.

Dans leur communiqué du 7 septembre signé au nom du Bureau de
l’association, Jean-Marie Harribey et Aurélie Trouvé, co-présidents d’Attac, viennent d’en fournir un nouvel exemple. Dans ce document, ils remettent, de fait, en cause une ordonnance concluant au non-lieu dans les poursuites engagées par Attac sur le dossier de la fraude présumée lors des élections de juin 2006. Au terme d’une très longue enquête, cette décision a été prise par deux magistrats : le procureur, dans son réquisitoire, et le juge d’instruction, dans son ordonnance.

Non seulement les dirigeants d’Attac ne s’inclinent pas devant la décision des juges, mais ils désignent à la vindicte publique des noms, dont le mien, en concoctant un scénario dont ils ont par avance décidé l’issue et désigné les coupables, tout en prenant garde, par le soin apporté aux formulations, de n’accuser personne explicitement. Ils le font à partir d’une utilisation biaisée du réquisitoire du procureur qui débouche pourtant sur une décision de non-lieu.

Les luttes politiques sont une chose. Les coups bas en sont une autre. Je ne me reconnais plus dans une association dont les dirigeants n’hésitent pas à utiliser de tels procédés.

Le 7 septembre, Jean-Marie Harribey et Aurélie Trouvé ont diffusé un
communiqué intitulé « Fraude, plainte contre X, non-lieu : épilogue ».

Celui-ci a circulé sur les listes électroniques internes de l’association -
et au-delà -, auprès du réseau des Attac d’Europe, et il a également été
publié sur le site de l’association. Dans un second temps, il a été repris,
sous des formes diverses, par certains amis de la direction d’Attac dans
quelques médias. Ces derniers, sautant sur l’occasion, en ont manifestement profité pour régler, à peu de frais, de vieux comptes personnels et politiques.

Je n’ignore pas que la lecture de ma lettre pourra apparaître pénible pour des militants légitimement fatigués de querelles qui n’honorent pas notre mouvement, mais j’ai considéré qu’il me revenait, puisque centralement mis en accusation par le communiqué du 7 septembre, à mon tour, de réagir.

Rappelons-le d’emblée. Dans cette affaire, toutes les explications données par les uns et par les autres aux enquêteurs et aux magistrats ont été jugées satisfaisantes par eux. Elles constituaient des éléments d’une enquête poussée ayant reposé, pendant deux ans, sur des auditions, des géolocalisations d’appels téléphoniques, des vérifications d’emplois du temps, etc.

De ce fait, je n’ai en aucune manière à me justifier plus avant sur mon
emploi du temps du 13 juin 2006. Pour autant, mis en cause dans un document public et officiel du Bureau de l’association, je me dois de réagir au contenu et au récit qu’il développe. En effet, le communiqué des co-présidents utilise de manière biaisée des éléments d’un réquisitoire dont le statut institutionnel indiscutable est convoqué ici pour étayer un scénario de mauvais film dans lequel des noms de militants de l’association sont jetés en pâture. Toutefois, ce que les auteurs omettent de signaler au sujet de ce réquisitoire, c’est qu’il aboutit à l’impossibilité « d’attribuer à une personne identifiée des actes matériels de commission ou de participation aux infractions de faux et usage de faux dénoncés ».

Voilà qui, sur le principe, est grave, et expose les auteurs à une réponse
proportionnée. On ne fait pas dire à un texte, surtout celui d’un juge, ce
qu’il ne dit pas. En effet, et j’attire l’attention du lecteur sur ce document (joint en annexe avec des passages en gras), à aucun moment les éléments du réquisitoire invoqués pour la circonstance ne racontent le scénario insinué par les rédacteurs.

Tout d’abord, ces éléments n’indiquent nulle part qu’il y a eu « intrusion » dans les locaux de l’association. Ce terme, lourd de sens, n’est pas utilisé de manière innocente par les rédacteurs. J’y reviendrai plus loin. Ils n’indiquent pas non plus ma présence dans « des locaux dans lesquels tous les bulletins de vote en cours de dépouillement étaient entreposés ». Cette affirmation est particulièrement retorse car elle laisse entendre que ces bulletins étaient en « libre accès » dans les locaux, alors que le réquisitoire indique clairement que ces derniers étaient centralisés dans une salle à part, fermée avec une clé dont seulement deux personnes, dont je ne faisais pas partie, détenaient des exemplaires.

De même, le réquisitoire ne fait nulle part état – et pour cause – d’appels téléphoniques avec les autres personnes citées, que j’aurais passés ou reçus « après minuit », au local de l’association. Il signale effectivement des contacts téléphoniques avec deux - et non trois, ce n’est pas un détail - de ces personnes et moi. Mais il précise bien, par ailleurs, que ces contacts sont antérieurs à l’heure du scénario d’ « intrusion » présenté par les co-présidents. Enfin, il n’indique nulle part que l’ensemble des personnes citées étaient « à proximité » du siège d’Attac « après minuit », heure à partir de laquelle, selon un communiqué prétendant que tous « ces faits sont authentifiés », j’aurais été « en communication téléphonique avec Jacques Nikonoff, Bernard Cassen et Michèle Dessenne, qui se trouvaient
à proximité ».

Il n’est pas indispensable d’aller plus loin dans le décryptage factuel de
ce communiqué pour en comprendre la fonction : mettre en cause des personnes considérées comme des adversaires politiques.

Reste un point que je ne veux pas contourner : mon passage dans les locaux de l’association. En effet, bien que l’enquête n’ait pas retenu qu’il ait eu un lien quelconque avec l’objet de la plainte, le communiqué des co-présidents suggère lourdement le contraire.

A posteriori, on peut effectivement considérer que ma présence dans ces locaux, alors que régnaient une tension énorme et un véritable climat de guerre civile dans Attac, était imprudente. Si certains peuvent ou veulent le penser, ils peuvent le faire seulement a posteriori. On ne refait pas l’histoire. Ce siège, j’y suis allé week-ends, jours fériés et soirées pendant plusieurs années pour travailler et utiliser une logistique (téléphones, imprimante, etc.) indispensable dans un travail de développement de relations internationales pour notre association. Beaucoup peuvent en témoigner. C’est d’ailleurs sur ce travail que s’appuient aujourd’hui les responsables d’Attac France. Les décalages horaires, les communications téléphoniques internationales, une certaine souplesse dans ma vision du travail et de ma relation à Attac, etc., m’avaient habitué à ce type d’ « intrusion ». Il s’agissait pour moi d’une démarche naturelle et habituelle.

Je tire de tout cela quelques leçons pour l’avenir. Loin de moi l’idée de me faire passer pour un acteur neutre dans la période de crise interne. J’ai participé aux âpres batailles politiques de l’association en 2006 et soutenu une orientation politique qui me paraissait juste, ce que je ne renie pas. De ce fait, j’ai contribué, d’une certaine manière, à la dynamique de crise, mais jamais je n’aurais imaginé que, chez certains, les choses puissent aller aussi loin.

Je souhaite ardemment que tout cela cesse, et que l’engrenage de la haine ne l’emporte pas. C’est pourquoi je ne souhaite pas utiliser contre le communiqué des co-présidents et du Bureau les possibilités que m’offre le droit. L’esprit de responsabilité politique doit prévaloir. Cependant, je considère que le cadre de confiance minimal permettant de travailler avec les dirigeants actuels d’Attac France est brisé.

J’en tire les conséquences en cessant, dès aujourd’hui, d’occuper mes
fonctions d’animation dans l’association (notamment dans la Commission Europe et la Commission internationale) et en ne renouvelant pas ma cotisation.

A partir d’aujourd’hui, je ne répondrai plus à quelque message que ce soit concernant cette affaire qui, pour moi, était close depuis longtemps.

Je remercie enfin toutes les personnes, nombreuses, qui m’ont apporté leur soutien depuis le 7 septembre 2009.



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Source : Courriel à Reporterre

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