La surpopulation, un mythe

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6 octobre 2009 / George Monbiot




Ce n’est pas une coïncidence si la plupart des obsédés de la surpopulation mondiale sont de vieux riches blancs ayant passé l’âge de la reproduction : c’est à peu près le seul point environnemental qu’on ne puisse leur reprocher. Le brillant scientifique des mécanismes terrestres James Lovelock, par exemple, a déclaré le mois dernier que « ceux qui ne voient pas que la surpopulation mondiale et le changement climatique sont les deux faces d’une même pièce, sont des ignorants ou des menteurs. Ces deux énormes problèmes environnementaux sont inséparables et discuter de l’un en ignorant l’autre est irrationnel » (1). Mais c’est Lovelock qui est ignorant et irrationnel.

Un article publié hier dans le journal Environnement et Urbanisme montre que les zones où la population a le plus augmenté sont celles où le taux d’oxyde de carbone s’est le moins élevé et vice-versa. Entre 1980 et 2005, par exemple, l’Afrique Sub-saharienne a produit 18,5% de la population mondiale et seulement 2,4% de l’augmentation de CO2. Par contre, l’Amérique du Nord qui n’a produit que 4 % de la population mondiale a augmenté ses émissions de gaz de 14 %. 63 % de l’accroissement de la population mondiale se situe dans des zones à très faibles taux d’émissions de gaz (2).

L’article indique qu’environ un sixième de la population mondiale est si pauvre qu’il ne produit quasiment aucune émission. C’est aussi le groupe dont le taux de croissance démographique est le plus élevé. En Inde, les foyers qui gagnent moins de 3.000 roupies par mois ne consomment, par tête, qu’un cinquième de l’électricité et un septième du carburant que consomment les foyers gagnant 30.000 Rps et plus. Les gens qui dorment dans les rues ne consomment rien. Ceux qui vivent du recyclage des déchets (une grande partie du sous-prolétariat urbain) épargnent souvent davantage de gaz à effet de serre qu’ils n’en produisent.

Beaucoup des émissions de gaz pour lesquelles nous blâmons des pays plus pauvres devraient en fait nous être imputées. Les torchères des compagnies qui exportent le pétrole du Nigéria, par exemple, produisent à elles seules plus de gaz à effet de serre que toutes les autres sources d’Afrique Sub-saharienne réunies (3). De même la déforestation des pays pauvres est conduite essentiellement par des opérations commerciales d’approvisionnement en arbres, viandes et nourriture animale pour les riches consommateurs. Les pauvres qui vivent dans les campagnes causent beaucoup moins de mal (4).

L’auteur de l’article, David Satterthwaite de l’Institut International pour l’Environnement et le Développement, nous apprend que la vieille formule enseignée à tous les étudiants en Développement – l’Impact total est égal à Population fois Richesse fois Technologie (I = PRT) – est fausse.

L’impact total devrait être mesuré de la sorte : I = CRT soit : Consommateurs fois Richesse fois Technologie. Nombreux sont ceux de la population mondiale qui consomment si peu qu’ils ne figureraient pas dans cette équation. Ce sont eux qui ont le plus d’enfants.

Tandis que la corrélation est mince entre réchauffement climatique et accroissement de la population, elle est forte entre réchauffement climatique et fortune.

J’ai jeté un coup d’œil à quelques supers yachts afin de pouvoir divertir, à l’occasion, des ministres du Travail dans un style auquel ils soient habitués. En premier, j’ai regardé les plans du RFF135 Royal Falcon Fleet, mais quand j’ai découvert qu’il ne consommait que 750 litres de carburant à l’heure (5), j’ai réalisé que ça n’allait pas impressionner Lord Mandelson. Je pourrais peut-être faire soulever un demi sourcil à Brighton avec le 105 Overmarine Mangusta, qui suce jusqu’à 850 l/h (6). Mais celui qui m’a vraiment tapé dans l’œil est fabriqué par Wally Yachts à Monaco. Le 118 Wally Power (qui donne aux complets imbéciles (wallies) une sensation de puissance) consomme 3.400 l/h à la vitesse de 60 nœuds (7). C’est presque un litre à la seconde. Ou encore 31 litres au kilomètre (8).

Bien entendu, pour faire plus d’effet il faut l’avoir agrémenté de teck et d’acajou, de quelques jet-ski et d’un mini sous-marin, transborder ses invités en jet privé ou en hélicoptère jusqu’à la marina, leur offrir des sushi de thon rouge et du caviar de bélouga et piloter la bête à une vitesse capable de bousiller la moitié de la vie aquatique Méditerranéenne. En étant propriétaire de l’un de ces yachts on inflige plus de dégâts à la biosphère en dix minutes que la plupart des Africains ne le feront en toute une vie. Là, ça commence à chauffer, chéri.

L’une de mes connaissances, qui traîne avec les très riches, m’a confié que parmi les banquiers établis dans la basse Vallée de la Tamise il y en a qui chauffent l’eau de leur piscine extérieure toute l’année. Ils aiment y flâner durant les nuits d’hiver en regardant les étoiles, moyennant 3.300€ de carburant par mois. Cent mille personnes vivant comme ces banquiers épuisent plus vite les ressources vitales de la planète que 10 milliards de personnes vivant comme les paysans Africains. Mais au moins, les riches ont la bonne manière de ne pas faire trop d’enfants, de telle sorte que les vieux riches qui s’en prennent à la reproduction humaine les laissent tranquilles.

En Mai dernier, le Sunday Times a publié un article intitulé : « Un club de millionnaires tente d’enrayer la surpopulation ». Il nous révélait que « certains des plus gros milliardaires Américains se sont discrètement réunis » pour choisir quelle bonne cause ils allaient soutenir. « Le consensus a émergé qu’ils soutiendraient la stratégie selon laquelle la croissance de la population doit être enrayée au titre de la menace potentiellement désastreuse qu’elle représente sur les plans environnemental, social et industriel » (9). Les ultra-riches, en d’autres termes, ont décidé que c’était les plus pauvres qui bousillaient la planète.

James Lovelock, tout comme Sir David Attenborough et Jonathan Porrit, est un patron de l’Optimum Population Trust (OPT). C’est l’une de ces douzaines de campagnes et autres kermesses organisées dans le seul but de décourager les gens de faire des enfants au nom de la sauvegarde de la biosphère. Mais je n’ai pas trouvé une seule campagne dont l’objectif soit de dénoncer l’impact des très riches.

Les obsédés vont prétendre que ceux qui se reproduisent vite aujourd’hui pourraient un jour devenir plus riches. Mais la part des riches devenant toujours plus grosse et les ressources de plus en plus rares, il reste peu de chance pour que cela arrive. Il y a de fortes raisons sociales d’aider les gens à gérer leur reproduction, mais de faibles raisons environnementales, excepté parmi les populations fortunées.

L’Optimum Population Trust passe sur le fait que le monde traverse une période de transition démographique : les taux d’accroissement de la population ralentissent presque partout et, selon le journal Nature, la population mondiale va vraisemblablement atteindre son pic autour des 10 milliards au cours de ce siècle (11). La plupart de l’accroissement aura lieu parmi ceux qui ne consomment presque rien.

Mais personne n’envisage une transition de la consommation. Les riches se reproduisent moins mais ne consomment pas moins ; ils consomment plus. Comme le montrent les habitudes des super-riches, il n’y a pas de limite à l’extravagance humaine. On peut s’attendre à ce que la consommation grimpe au fil de la croissance économique jusqu’à en faire exploser la biosphère. Celui qui ayant compris cela, persiste à considérer la population comme étant le vrai problème et non la consommation, est, selon les mots de Lovelock « un menteur ». C’est la pire espèce de paternalisme ; blâmer le pauvre des excès du riche.

Alors, où sont les mouvements contre les sales riches qui détruisent notre système vital ? Où en est l’action directe contre les super yachts et les jets privés ? Où en est la guerre des classes quand il y a besoin d’elle ?

Il est temps que nous ayons les tripes de nommer le problème Ce n’est pas le sexe ; c’est l’argent : ce n’est pas le pauvre ; c’est le riche.

……………………………………..

NOTES :

1. Optimum Population Trust, 26th August 2009 Gaia Scientist to be OPT Patron. http://www.optimumpopulation.org/re...

2. David Satterthwaite, September 2009, « The implications of population growth and urbanization for climate change », Environment & Urbanization, Vol 21(2) : 545–567. DOI : 10.1177/0956247809344361.

3. http://www.foei.org/en/publications...

4. For example, Satterthwaite cites the study by Gerald Leach and Robin Mearns, 1989. Beyond the Woodfuel Crisis – People, Land and Trees in Africa, Earthscan Publications, London.

5. http://www.ybw.com/auto/newsdesk/ 2...

6. http://www.jameslist.com/advert/5480

7. http://machinedesign.com/article/11...

8. 15 US gallons/nm = 56.775l/nm = 31 l/km.

9. John Harlow, 24th May 2009, « Billionaire club in bid to curb overpopulation », The Sunday Times.

10. Wolfgang Lutz, Warren Sanderson and Sergei Scherbov, 20th January 2008, « The coming acceleration of global population ageing », Nature. doi:10.1038/nature06516

11. UN Department of Economic and Social Affairs, 2005, World Population Prospects. The 2004 Revision. http://www.un.org/esa/population/ p...






Source :http://bellaciao.org/fr/spip.php?ar...

Site original de George Monbiot : http://monbiot.com

Lire aussi : Population et limite écologique - en 2050 http://www.reporterre.net//spip.php...

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