Sous couvert de transition écologique, une raffinerie française servira l’industrie militaire
Le nickel raffiné dans l'usine Emme qui doit ouvrir en Gironde en 2028 pourra notamment servir à la fabrication du moteur des avions Rafale. - Pxhere / CC0
Le nickel raffiné dans l'usine Emme qui doit ouvrir en Gironde en 2028 pourra notamment servir à la fabrication du moteur des avions Rafale. - Pxhere / CC0
Présentée comme un fleuron de l’industrie verte, une raffinerie de cobalt et de nickel destinés aux batteries électriques va naître près de Bordeaux. Mais derrière cette vitrine, l’entreprise servira aussi l’industrie militaire.
Au départ, le message était clair : « Un projet pionnier en France de fabrication de matériaux essentiels aux batteries de véhicules électriques. » Le projet Emme - pour Electro Mobility Materials Europe — prévoit de créer une immense raffinerie de cobalt et de nickel, deux métaux nécessaires à la fabrication de batteries. Censée voir le jour en 2028, l’usine devrait produire 20 000 tonnes de sulfate de nickel et 3 000 tonnes de sulfate de cobalt par an.
Présenté comme un maillon clé de la transition énergétique, destiné à permettre à la France de s’affranchir de la domination chinoise en produisant des batteries made in Europe, Emme intègre pourtant une autre dimension, que ses promoteurs ont longtemps passée sous silence : une partie des métaux raffinés servira à l’industrie militaire.
Un « projet d’intérêt national majeur »
Localement, la future raffinerie fait des remous depuis plusieurs mois : situé à une dizaine de kilomètres au nord de Bordeaux, le site de 32 hectares classé Seveso seuil haut se trouve en zone inondable, en bord de Garonne. Outre la destruction de zones humides, associations et riverains craignent qu’en cas d’inondation, les sulfates de nickel et de cobalt, toxiques pour les organismes aquatiques, se dispersent dans le fleuve.
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Mais dans les hautes sphères de l’État, ces critiques ne semblent guère trouver d’écho. Le projet Emme bénéficie au contraire d’un soutien politique assumé : juste avant sa démission du poste de Premier ministre, en septembre 2025, François Bayrou a signé un décret qualifiant Emme de « projet d’intérêt national majeur » (PINM).
Ce statut, créé par la loi Industrie verte de 2023, permet d’accélérer les grands projets industriels jugés stratégiques, que ce soit en matière de transition écologique ou de souveraineté nationale. Concrètement, il transfère à l’État le pouvoir d’accorder le permis de construire, court-circuitant ainsi les élus locaux, et facilite les dérogations aux règles de protection des espèces protégées.
L’État s’est également engagé à financer près de 30 % du projet : sur les 530 millions d’euros prévus dans le décret, 150 millions proviennent d’un crédit d’impôt au titre d’« investissements dans l’industrie verte ». L’objectif affiché est de faire de la France un leader des matériaux pour batteries en Europe. Tout est mis en œuvre pour aller vite : Emmanuel Macron a choisi Emme pour faire partie des 150 projets « sur la méthode Notre-Dame », ces chantiers industriels censés avancer en « s’affranchissant des bureaucraties tatillonnes », selon les mots du président.
Le préfet de Gironde, Étienne Guyot, vient de donner un dernier coup d’accélérateur en approuvant la modification du document d’urbanisme nécessaire à l’implantation de l’usine. Le terrain, en zone inondable, est désormais constructible.
Avions de chasse, missiles et blindage
L’objectif écologique affiché est clair. Mais le décret révèle une autre ambition : l’usine pourra « convertir les métaux critiques dans des formes pures essentielles aux alliages spéciaux nécessaires aux industries aérospatiales et de défense » et faire évoluer sa production vers des formes ultrapures « essentielles aux lanceurs, aux turbines de moteur d’avions et aux missiles ».
En clair, une partie de la production (3 000 tonnes de nickel ultrapur supplémentaires) sera destinée aux superalliages militaires. Ces alliages à base de nickel et de cobalt sont particulièrement intéressants pour l’armée car ils résistent aux températures extrêmes et aux fortes pressions : le nickel est notamment présent dans le moteur d’un Rafale, le cobalt dans les réacteurs et turbines d’avions et navires militaires.
L’enjeu est de taille : toujours selon ce décret, en 2022, la moitié de ces métaux ultrapurs indispensables à l’aérospatial et à la défense en Europe venait de l’entreprise russe Nornickel. La dépendance est telle que, depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne n’a imposé aucune sanction sur le nickel russe. S’agissant de la fabrication finale des superalliages, l’Europe reste aussi largement dépendante du leader mondial du secteur, les États-Unis.
« Aujourd’hui, malgré une certaine autonomie sur les superalliages, nos principaux fournisseurs sont étasuniens. Vu le contexte géopolitique actuel, le but est certainement d’assurer un continuum de souveraineté européenne en complétant la production européenne existante », explique à Reporterre Raphaël Danino-Perraud, chercheur associé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.
Un volet « défense » passé au premier plan
La dimension militaire du projet expliquerait-elle en partie le soutien appuyé de l’État ? Du côté de l’Élysée, aucune réponse ne nous a été donnée. Après plusieurs allers-retours, le ministère de la Transition écologique nous a finalement renvoyé vers celui de l’Économie et des Finances, qui assume désormais l’enjeu stratégique de l’usine : interrogé par Reporterre sur le fondement de sa labellisation PINM, Bercy affirme que ces minerais sont essentiels aux industries aérospatiales, nucléaires et de défense », et constituent « des maillons stratégiques pour notre souveraineté, au sens premier du terme — celui de la défense ».
« Avant, la mention de défense était plutôt discrète. Aujourd’hui, c’est complètement assumé »
L’ajout d’un volet « défense » à de nombreux projets industriels n’est plus une exception, et apparaît davantage comme une méthode : « Avant, la mention de défense était plutôt discrète. Mais aujourd’hui, c’est complètement assumé dans les politiques européennes de soutien aux projets industriels », explique Judith Pigneur, cheffe de projet matériaux et sobriété chez négaWatt, une association qui milite pour une transition énergétique réaliste et soutenable pour la France.
Pour elle, on assiste même à un renversement : « Il y a quelques années, les promoteurs de la transition énergétique avaient la crainte que ces politiques industrielles soient au service des intérêts militaires, sans que cela soit explicite. Aujourd’hui, c’est l’inverse : la mention de défense est partout, et cela peut être un argument pour limiter l’accès à des informations précises sur ces projets. » Avec le risque, en militarisant à outrance, d’empêcher élus et citoyens de remettre en question ces projets.
Des actionnaires inconnus
En filigrane, une autre question se pose : comment ce projet a-t-il obtenu un tel soutien de l’État ? En plus du caractère stratégique, cela pourrait aussi tenir à une personne : Antonin Beurrier. Diplômé de l’École nationale d’administration, ancien sous-préfet et ex-inspecteur des Finances, le PDG d’Emme est un haut fonctionnaire reconverti dans l’industrie minière. Après avoir dirigé Vale Nouvelle-Calédonie, filiale du géant brésilien du secteur, Antonin Beurrier s’est retrouvé au cœur d’une crise politique liée à la vente de l’usine du Sud, pilier de l’industrie du nickel calédonien.
En 2019, il a participé à la reprise du site, rebaptisé Prony Resources, qu’il a réorienté vers la production de nickel intermédiaire pour batteries, en fermant la raffinerie locale. Quelques mois après la signature d’un « contrat du siècle » avec Tesla en 2021, il a quitté l’archipel pour rejoindre l’Hexagone.
La conseillère régionale écologiste Émilie Sarrazin s’étonne de la chronologie du projet : lorsqu’elle en a entendu pour la première fois parler « en off » en 2022, les porteurs de projet évoquaient « un circuit court de nickel français depuis la Nouvelle-Calédonie en passant par la Gironde pour se finaliser à Dunkerque ». D’ailleurs, au moment des premiers contacts avec l’agence Invest in Bordeaux en 2021, Antonin Beurrier dirigeait encore l’usine calédonienne.
« Nous sommes plusieurs élus écologistes à avoir demandé à Emme si le projet avait été conçu comme un débouché pour le nickel calédonien. Nous n’avons jamais eu de réponse », déplore Émilie Sarrazin. Interrogé par Reporterre, Antonin Beurrier n’a pas souhaité répondre sur ce point. Quand les émeutes de mai 2024 ont paralysé la Nouvelle-Calédonie, Prony Resources a été mise à l’arrêt pendant six mois. Au même moment, Emme était présenté officiellement, sans plus aucune mention de l’archipel.
« Qui pilote le projet ? En vérité, on ne sait pas »
Au-delà de l’historique du projet, sa viabilité économique interroge : Emme est porté par la société suisse KL1, dont les actionnaires sont inconnus, le droit des sociétés suisse n’obligeant pas les entreprises à les rendre publics. Pour des élus qui voient l’État mobiliser 150 millions d’euros de fonds publics, l’absence de transparence sur les investisseurs inquiète. « Qui pilote le projet ? En vérité, on ne sait pas », dit Émilie Sarrazin.
Du nickel extrait avec une technique controversée
Si Emme affirme à nouveau « discuter avec la Nouvelle-Calédonie » et l’Indonésie, aucun contrat de fournisseur n’a été officialisé avec ces deux territoires. Une grande partie du nickel devrait en revanche venir du Brésil : en 2025, la société Brazilian Nickel a annoncé la signature d’un accord préliminaire avec Emme pour lui fournir jusqu’à 385 tonnes de cobalt et 10 000 tonnes de nickel par an, un accord confirmé par Emme à Reporterre.
Ces métaux seront extraits de la future mine à ciel ouvert de Piauí Nickel, située dans le nord-est du Brésil, grâce à la technique de « lixiviation en tas ». Le procédé est simple : le minerai concassé est disposé en immenses tas, arrosés d’acide sulfurique, qui dissout sélectivement le nickel et le cobalt. « Une sorte de système d’arrosage au goutte-à-goutte, à une échelle infiniment plus grande. Sauf qu’au lieu d’arroser des plantes, on arrose du gravier, et au lieu d’eau, c’est de l’acide », résume Patrick Littlejohn, ingénieur canadien en génie chimique, spécialiste des conséquences de l’exploitation minière.
Présentée comme « l’une des méthodes d’extraction du nickel les plus respectueuses de l’environnement » par Brazilian Nickel, cette technique n’est pas sans risque : « Si la bâche qui retient la solution acide se déchire ou fuit, l’acide peut contaminer les eaux souterraines. Et si le tas s’effondre, en cas de séisme ou de sol gorgé d’eau, la solution acide peut se répandre bien au-delà de la zone confinée, et tout contaminer sur son passage », avertit l’ingénieur.
C’est ce qui s’est produit il y a deux ans, dans une mine d’or du Yukon, au Canada : une plateforme de la mine Eagle Gold a entraîné le déversement dans l’environnement de 4 millions de tonnes de minerai contenant une solution de cyanure, contaminant les sols et rivières sur plus d’un kilomètre. « Une mine, ce n’est jamais rien : bien gérée, c’est un grand trou dans le sol. Mal gérée, c’est une catastrophe », analyse Patrick Littlejohn.
Un fournisseur sans labellisation indépendante
Pour s’assurer des bonnes pratiques dans les mines et éviter ce genre de catastrophe, Emme a assuré lors d’un atelier sur l’approvisionnement que ses fournisseurs devront obtenir le label Irma, standard international d’exploitation minière, qui fixe des règles précises concernant l’environnement et les droits humains. Emme a même affirmé lors d’une concertation en avril 2025 que « la certification Irma est réalisée » au Brésil.
Contacté par Reporterre, Irma affirme pourtant que la mine de Piauí ne fait actuellement l’objet d’aucune évaluation indépendante, ni d’aucune autoévaluation rendue publique. Également contactée, la société Brazilian Nickel affirme « développer le projet conformément aux normes environnementales et sociales les plus élevées du secteur », sans mentionner aucune labellisation Irma.
Le sujet est d’autant plus sensible que le Brésil a été le théâtre d’une catastrophe en 2019 : le barrage de Brumadinho, qui retenait les déchets de l’exploitation d’une mine de fer exploitée par Vale (l’ancienne entreprise d’Antonin Beurrier), a cédé, libérant un torrent de boue et de résidus toxiques qui a fait 270 morts. « Ce n’est pas tout à fait la même chose que la lixiviation, mais les deux sont de grandes structures minières qu’on ne veut pas voir s’effondrer, explique Patrick Littlejohn. J’espère que Brazilian Nickel a tiré les leçons de ce qu’il s’est passé pour éviter que se reproduise une telle catastrophe. »