Le Brésil dévaste l’Amazonie au nom de l’économie

19 mars 2012 / Daniel Schweizer



L’invasion de l’Amazonie est repartie de plus belle, avec encore moins de précaution qu’il y a vingt ans. Au Brésil, mais aussi en Guyane, la ruée vers l’or et les matières premières se fait en saccageant l’environnement et en détruisant les communautés amérindiennes.


Daniel Schweizer est documentariste et a réalisé plusieurs films sur les Amérindiens d’Amazonie, dont le plus récent s’intitule « Indiens en sursis ».

Courrier International - Les Amérindiens d’Amazonie sont-ils menacés de disparition ?

Daniel Schweizer - Oui, la plupart des communautés amérindiennes du plateau des Guyanes jusqu’au Pérou sont en grand danger. Avec la suprématie actuelle des milieux économiques fondée sur le dogme de la croissance, on assiste à l’ultime phase de la Conquista initiée en 1492.

Les Amérindiens sont victimes d’une véritable guerre économique car les sous-sols des terres où ils vivent recèlent des richesses convoitées par les multinationales et les Etats. C’est le retour de la ruée vers l’or ! Prenez par exemple le cas du niobium [métal qui fait partie des terres rares]. Il sert, entre autres, à fabriquer des conducteurs pour les centrales nucléaires. Le Brésil en est le principal producteur et cherche à tout prix à exploiter ce minerai en particulier dans la région du Xingu [dans l’Etat du Pará]. Le contexte actuel de crise économique n’arrange rien : dans l’indifférence générale, les décideurs, décomplexés, lancent des grands projets sans tenir compte des conséquences pour les peuples autochtones et l’environnement. C’était inimaginable il y a vingt ans.

Au Brésil, justement, les travaux de construction du barrage gigantesque de Belo Monte sur le fleuve Xingu ont commencé malgré les vives oppositions des Amérindiens et des écologistes.

En réalité, il s’agit de cinq barrages et aucun rapport sur leur impact environnemental n’a été rendu public. Les ressources hydrauliques de Belo Monte ne bénéficieront pas aux populations locales mais serviront à alimenter en grande partie les usines de transformation de l’aluminium de la région. Il faut dire que le discours de Dilma Rousseff [élue présidente en 2010] est très clair : « Le Brésil doit consommer et produire. »

Actuellement, le Sénat discute un projet de loi sur l’exploitation minière qui permettrait de se lancer à l’assaut des terres des Amérindiens au mépris de leurs droits et des textes nationaux et internationaux qui les consacrent. Les peuples d’Amazonie sont totalement désemparés. Les Kayapos [au nombre d’environ 7 000 dont le célèbre Raoni, auquel le cinéaste franco-belge Jean-Pierre Dutilleux a consacré un documentaire] n’ont jamais été consultés sur le projet Belo Monte malgré la convention 169 de l’OIT [ce texte de l’Organisation internationale du travail est à ce jour le seul instrument contraignant de protection des droits des peuples autochtones] et la législation brésilienne elle-même. Le gouvernement brésilien refuse de dialoguer avec eux ainsi qu’avec les ONG. Les Amérindiens sont menacés à la fois parce qu’ils défendent leur mode de vie traditionnel et leur droit à la terre. C’est une véritable logique économique et politique qui est à l’œuvre et dont l’assouplissement du code forestier [en attente de l’accord de Dilma Rousseff] est un exemple frappant.

La condamnation unanime des Amérindiens, des communautés riveraines, de la Commission interaméricaine des droits de l’homme ou bien encore l’appel lancé à la communauté internationale par Raoni ne peuvent-ils pas faire reculer le gouvernement brésilien ?

C’est malheureusement trop tard, le dernier recours devant la justice a échoué fin 2011. Mais la responsabilité de la communauté internationale est engagée. Le projet va coûter des dizaines de milliards de dollars, quelles banques vont le financer ? Les Européens à travers leurs entreprises, à l’image d’Alstom, et leurs banques participeront à ce désastre. Comme pour l’Afrique, les ressources naturelles brésiliennes sont un grand gâteau et on se pousse au portillon pour les exploiter à n’importe quel prix. C’est la course au productivisme.

Le Brésil veut réaliser un grand bond en avant pour rattraper les grandes puissances, oubliant au passage deux principes fondamentaux : le respect des populations autochtones et la préservation de l’environnement. Comment peut-on accepter de transformer ainsi une région aussi rapidement sans penser au moyen et long terme ? L’arrivée de centaines de milliers d’immigrés [économiques, en provenance pour la plupart d’autres Etats brésiliens] va précipiter l’acculturation du mode de vie des peuples autochtones et leur disparition. Comment croyez-vous que les quelque 2.000 Jurunas vont résister ?

Malheureusement, pour la majorité de la population, le territoire brésilien est tellement vaste qu’elle n’a pas conscience des conséquences dramatiques pour son pays et pour la planète. Mais, comme disent les Amérindiens : « La terre ne nous appartient pas, ce sont nos petits-enfants qui nous la prêtent. »

Dans votre précédent documentaire, vous alertiez sur la situation dramatique des Amérindiens de la Guyane française, victimes d’une véritable catastrophe sanitaire et écologique due à l’orpaillage clandestin et à la pression des grandes compagnies aurifères. Trois ans après, les choses ont-elles changé ?

Non, rien n’a changé. Les intérêts économiques sont trop importants. Il y a bien évidemment la dizaine de milliers d’orpailleurs clandestins qui opèrent, mais qui achète leur or ? Des comptoirs situés à Maripasoula, une ville française. D’ailleurs, la Guyane française exporte le triple de l’or qu’elle exploite officiellement et ne se soucie donc guère de sa provenance. Aucune enquête n’est menée par la douane française sur la filière de l’or. Et, sur le plan international, il n’existe aucune volonté de créer une traçabilité en la matière. Le métal précieux est acheminé dans d’autres pays dont la Suisse pour être transformé. Je mets au défi les banques et les joailliers de définir sa provenance !

Pourtant, un label de traçabilité existe pour les diamants ou le bois exotique. En Guyane, la forêt primaire est mise à sac, les rivières et les criques sont polluées par des tonnes de mercure et de boue. L’empoisonnement au mercure entraîne de graves malformations des fœtus. Dans les villages amérindiens, certains enfants naissent avec des membres en moins, d’autres totalement paralysés. Au mépris des lois et du bon sens, on assiste à la destruction de la forêt équatoriale et à l’ethnocide d’un peuple sans que personne ne semble s’en émouvoir. Nicolas Sarkozy se promène en pirogue et la Croix-Rouge française affiche son mépris en demandant aux Amérindiens de ne plus manger de poisson ! Le droit à l’alimentation est pourtant un droit humain. J’ai parlé à des militaires qui sont dépités. De temps en temps, ils démantèlent un site d’orpaillage mais quelques jours après, les orpailleurs reviennent. Il y a un manque criant de moyens.

Les Amérindiens sont-ils porteurs d’un message à l’heure où le système économique est à bout de souffle ?

Les Amérindiens sont les premiers écologistes. De tout temps, ils ont vécu en harmonie avec la nature. Ils chassent et exploitent les ressources naturelles pour se nourrir et non pour accumuler des biens. Ils ne comprennent pas l’attitude de l’homme blanc.

Deux visions du monde s’affrontent : d’un côté, des peuples qui savent que la terre n’est pas infinie, de l’autre des envahisseurs qui ne raisonnent qu’à court terme. Nous aurions beaucoup à apprendre à leur contact, hélas personne ne les écoute. Les Amérindiens d’Amazonie ont pointé les problèmes et mis en garde sur les conséquences du comportement de l’homme blanc. Dans leur cosmogonie, le ciel est déjà tombé une fois sur la Terre ; si rien n’est fait, il risque de tomber à nouveau.

Propos recueillis par Daniel Matias





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Source : Courrier International

Photo : Wordpress.com

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