Le SMIC à 1 700 euros, une fausse bonne idée

Durée de lecture : 12 minutes

3 janvier 2013 / Parti de la décroissance

« Le problème : nous aspirons à avoir plus d’argent pour vivre mieux, donc à travailler toujours plus dans le stress et de manière abrutissante, produisant encore plus d’objets inutiles que nous achetons en nous endettant toujours plus. »


Présenté par beaucoup comme solution pour réduire les inégalités, le SMIC à 1 700 € a tout de la fausse bonne idée : elle paraît évidente au premier abord, mais à la réflexion elle devient une aberration, tant d’un point de vue économique et environnemental que du point de vue politique et culturel.

Rappelons d’abord la signification du SMIC qui s’inscrit pleinement dans la logique de notre société capitaliste et productiviste : Salaire minimum interprofessionnel de croissance… le mot est lâché, allons plus loin.

Les Objectrices et Objecteurs de Croissances (OC) [i] sont fondamentalement opposés à cette logique suicidaire de croissance illimitée. Ils sont également opposés à la vision comptable de nos existences que cette augmentation du revenu minimum sous-tend.

Augmenter le revenu minimum, c’est augmenter la masse monétaire en circulation, donc la production, donc les prélèvements de ressources, qui tendent aujourd’hui à s’épuiser. C’est aussi vouloir faire perdurer un système ni soutenable ni souhaitable, en le rendant moins injuste. Cela revient à rendre socialement acceptable un système qui est de toute façon voué à sa perte.

Entendons-nous bien : les OC ne dénient évidemment pas le droit aux moins riches de subvenir à leurs besoins mais ils proposent de s’extraire de la vision économiciste qu’impose le capitalisme et le productivisme et de parvenir à une réelle autonomie de toutes et tous dans un bien-vivre. L’autonomie, c’est se réapproprier le sens que nous souhaitons donner à nos vies.

Une aberration économique

« Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas. » Un Amérindien

L’aberration, ce n’est pas l’augmentation du SMIC, c’est le système économique dans lequel nous nous sommes enfermés. La logique capitaliste nous oblige à entrer en compétition pour subvenir à nos besoins. Or le niveau des salaires est un marquage de cette compétition. Les plus hauts revenus sont réservés à ceux qui ont gagné la compétition et qui ont le privilège d’en fixer les règles. Quand aux plus bas salaires, ils vont bien sûr à ceux qui ne décident de rien.

Comment ne pas s’indigner qu’on décide du montant des plus bas salaires, sans discuter du montant des plus hauts ? Pourquoi ne décider que du minimum et jamais du maximum ? Et pourquoi ne pas revoir globalement la répartition des richesses ? Quel que soit le montant que l’on fixera pour le salaire le plus bas, dans notre système consumériste, il restera au bas de l’échelle et redeviendra indigent après une période d’adaptation du marché. Alors à quoi bon ?

Nous ne nous étendrons pas sur l’aberration d’une augmentation du salaire minimum qui aboutirait plus sûrement à une hausse des prix qu’à une réduction des inégalités, annulant en peu de temps les effets de cette augmentation. Ce n’est pas notre propos, nous préférons discuter des solutions permettant d’offrir à toutes et tous les moyens de leur subsistance, dans le bien-vivre.

Car plutôt que les niveaux de salaire, ou la nécessité pour tous de trouver un emploi salarié, ne faut-il pas se poser plus globalement la question de la satisfaction des besoins élémentaires et existentiels, pour notre génération et les suivantes, en tant que droit essentiel ?

Nous devons trouver le moyen de satisfaire tous les besoins, durablement et équitablement en se soustrayant de la compétition capitaliste. Pour cela, il est nécessaire de développer l’autonomie de toutes et tous. Mais cela ne peut se faire dans ce système qu’il faut mettre à bas. Le salariat est un asservissement, qui n’est pas apte à conduire à ce besoin d’autonomie. Il fixe une norme et un rythme de vie épuisant, désespérant. Il ne laisse aucune place à la simple jouissance de vivre en bonne santé dans un pays en paix.

Une aberration environnementale

« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Kenneth E. Boulding

Aujourd’hui, nous sur-consommons des choses inutiles que nous sommes contraints d’acheter pour des raisons structurelles (urbanisme construit autour de la voiture, obsolescence programmée, jetable, malbouffe …) ou culturelle (avec la publicité). Cette situation n’est possible que parce que nous sommes 20% à nous approprier 87% des ressources mondiales…

L’augmentation toujours continue de notre consommation personnelle a pour conséquence directe d’empiéter sur “l’espace écologique” des autres résidents du monde. Notre empreinte écologique est déjà explosive et les inégalités se multiplient. Même les plus pauvres d’entre nous en Occident ont une empreinte écologique insoutenable.

En fait, le problème est bien que nous aspirions tous à avoir plus d’argent pour vivre mieux, donc à travailler toujours plus dans le stress et de manière abrutissante, permettant de produire encore plus d’objets inutiles que nous achetons en nous endettant toujours plus.

Surtout, la quantité de monnaie mise en circulation doit correspondre à la quantité de biens de consommation à échanger. Créer de la monnaie ne crée ni pétrole, ni uranium, ni fruits et légumes. Plus il y a de masse monétaire, plus il faut produire. En attendant la production, cette masse correspond à de l’argent-dette. Mettre en place un SMIC à 1700 euros ne permettrait qu’à court terme de relancer la consommation et donc la croissance tout en créant de nouvelles dettes et en ponctionnant toujours plus les ressources de la Terre.

En quelques décennies nous avons épuisé plus de la moitié de celles-ci et, à ce rythme, il n’y aura plus rien dans quelques années. Nous avons quasiment stérilisé les océans et asséché les sols. Notre mode de vie fondée sur cette consommation effrénée, sans réflexion, n’est plus possible.

Il est donc temps de sortir de cette logique du toujours plus : à « travailler plus pour gagner plus », et donc consommer plus, nous répondons « travailler moins pour vivre mieux » ! Il est temps de décoloniser nos imaginaires de consommateurs et de passer du pouvoir d’achat au pouvoir de vivre !

Une aberration politique et culturelle

« Même si une croissance infinie dans un monde fini était possible, elle resterait absurde. Comment ouvrir des chemins vers d’autres mondes ? »
Plate-forme de convergence des Objecteurs de Croissance [ii]

Le SMIC à 1.700 euros, s’il ne s’accompagne pas d’un véritable projet de transition sociétale, est la banalisation et la promotion du mode de vie des plus riches, comme un objectif à atteindre. C’est un véritable renoncement politique, à travers l’acceptation de cette société capitaliste, productiviste et consumériste.

En effet, l’enjeu n’est pas d’apaiser les maux d’une civilisation malade à travers des mesurettes palliatives et électoralistes, mais bien de sortir de cette impasse dans laquelle nous amène toujours plus vite notre société de croissance !

Un SMIC à 1700 euros ne pourrait être, au mieux, qu’une mesure très éphémère participant à la transition mais uniquement à la condition qu’elle s’inscrive dans un projet politique beaucoup plus large, ambitieux et surtout un changement culturel profond et radical (résoudre le problème à la racine).

Être de gauche, c’est chercher des leviers sur lesquels on pourrait à la fois faire décroître les inégalités, sortir de cette société capitaliste et productiviste du travail contraint, initier une relocalisation ouverte, construire une démocratie réelle, sortir de la religion de l’économie mais aussi du consumérisme et du techno-scientisme.

C’est initier une transition. C’est-à-dire, en partant de cette société existante, commencer à construire ce que pourrait être des sociétés soutenables et souhaitables que ce soit sur les plans psychologiques, culturels, économiques, institutionnels, politiques et démocratiques. Et en posant la question de : qu’est-ce l’on produit ? Comment ? Pour quel usage ?

Cet effort de pensée est facilité par le non-sens de ce système, pour revenir à une vision finalement très simple. Travailler à son autonomie, c’est organiser le monde autour de soi, pour ne plus dépendre d’un système insensé ; c’est par exemple participer à la construction de son logement, de son quartier, cultiver son potager, entretenir, réparer. Cette vision, apaisante, équilibrante est pleine d’un sens premier. Il faut apprendre les moyens de cette autonomie et la transmettre.

Pour construire un monde relocalisé il faut se retrousser les manches, se réapproprier les outils et la démocratie ! Il n’y a pas de chômage. Il y a à manger pour tout le monde, assez de toits pour abriter bien plus de gens qui ne vivent chez nous.

Cette vision paraît naïvement utopique, coupablement béate. Elle semble pourtant être la seule issue. Alors laissons de côté nos à-priori négatifs et cyniques. Laissons l’évidence nous gagner. Laissons cette vision de jours heureux nous coloniser. Un monde sans compétition, sans pub, sans crédits, sans machines aliénantes, sans contraintes stupides.

Pour ce faire nous proposons une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie, autant pour réduire les inégalités, et sortir de l’économie et de l’aliénation du travail, que pour adopter un mode de vie soutenable et souhaitable.

Une vraie mesure sociale et de sortie de cette impasse : la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie (DIA) [iii]

« Pour une transition sereine et démocratique vers des sociétés soutenables mais surtout souhaitables basée sur la Décroissance »

La Dotation Inconditionnelle d’Autonomie (DIA) a pour objectif de donner, de manière inconditionnelle, de la naissance à mort, à toutes et tous, ce que le peuple décidera démocratiquement de considérer comme suffisant pour une vie décente. Cette DIA est nécessairement couplée à un revenu maximum autorisé (RMA) et une réflexion sur le renchérissement du mésusage.

Le couple DIA-RMA est un outil économique et social susceptible d’initier une décroissance des inégalités, une sortie du capitalisme et de la religion de l’économie, une relocalisation ouverte et la mise en place d’une démocratie réelle. En d’autres termes, il permet de sortir des récessions subies et de choisir de construire une transition vers des sociétés de Décroissance. Le contenu de cette DIA sera discutée et mise en place collectivement dans une logique de réappropriation de l’économie, de nos productions et de manière générale du sens de nos vies.

La DIA se compose de droits d’accès qui devront être gérés le plus localement possible et de façon collective : droit à un logement, à un local d’activité, à une parcelle de terre ; droit d’usage à une certaine quantité d’eau, de gaz et d’électricité, son dépassement étant surenchéri ; droit aux services publics (santé, éducation, transports, etc.) mais aussi, à travers une monnaie alternative fondante, à des biens locaux et de premières nécessités (nourriture biologique, vêtements,…).

La DIA est accompagnée et facilite la mise en place d’autres mesures et d’alternatives concrètes (jardin communautaire, atelier de réparation autogéré, AMAP, SEL, monnaies locales, etc.). Sa mise en place pourrait ainsi s’effectuer de façon progressive à partir d’un revenu d’existence.

Cette dotation inconditionnelle d’autonomie s’inscrit dans une continuité historique de l’émancipation humaine en élargissant les droits fondamentaux et en donnant une chance réelle d’appropriation de nos choix de vie. Elle initie une bifurcation, une transition vers l’après-développement et la sortie de l’impasse dans laquelle nous amène cette société de Croissance, capitaliste, productiviste et consumériste.

Conclusion

« Tout ceux qui, à gauche, refusent d’aborder sous cet angle la question d’une équité sans croissance, démontrent que le socialisme, pour eux, n’est que la continuation par d’autres moyens de rapports sociaux et de la civilisation capitaliste, du mode de vie et du modèle de consommation bourgeois. » André Gorz

Dans la plupart des débats autour de la crise économique et financière mais surtout sociale, puisque nous vivons dans des sociétés régies par l’économie, jamais le parallèle n’est fait avec les autres crises auxquelles nous devons aussi faire face et qui sont bel et bien interconnectées : la crise énergétique, environnementale, politique et démocratique mais aussi culturelle.

En tant qu’objecteurs et objectrices de croissance, nous nous retrouvons avec nos amis de la gauche de la gauche dans leur volonté de s’attaquer prioritairement aux inégalités, à l’exclusion économique et sociale que représentent le chômage et la précarisation dans une société où la valeur travail est centrale et où le mythe du plein emploi est toujours vivace.

La première des Décroissance doit être celle des inégalités comme le dit l’un de nos slogans. De même, il est urgent de sortir du stress, du mal-être, des frustrations, de l’incompréhension, des maux que génère cette insécurité économique vécue par toujours plus de nos concitoyen-ne-s.

Par contre, nous ne nous retrouvons que très peu dans les mesures proposées. En particulier, et c’est pourquoi notre slogan provocateur Décroissance reste malheureusement toujours si juste et si important car trop souvent nos amis de la gauche de la gauche n’arrivent pas à faire ce pas de côté salvateur et s’enferment dans la logique économiciste et consumériste du système. C’est le cas avec la proposition, marquée d’un imaginaire productiviste, d’un SMIC à 1700 euros.

L’urgence est de donner à tous et toutes les moyens de vivre dignement, dans la convivialité, de se réapproprier son autonomie et d’arrêter de croire que l’argent est la seule réponse à cette question et encore plus d’arrêter de ne voir le bonheur que sous le prisme de toujours plus de consommation.

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Notes

[i] Les OC sont celles et ceux qui colportent la Décroissance. Pour une introduction à la Décroissance, voir 10 entretiens filmés

[ii] Voir ici

[iii] Pour aller plus loin sur la DIA




Source : Parti pour la décroissance

Photo : Bastamag

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