Le changement climatique menace la santé des océans

Durée de lecture : 5 minutes

25 novembre 2013 / Olivier Mary (Reporterre)

L’acidification des océans est un des aspects majeurs mais les plus oubliés du changement climatique : elle fragilise peu à peu les écosystèmes, blanchit les coraux et menace de nombreuses espèces. C’est ce que révèle un rapport scientifique publié les jours derniers.


L’acidification des océans est un phénomène en augmentation et un des marqueurs les plus visibles du réchauffement climatique. C’est la conclusion qui a été présentée le 18 novembre dans un rapport publié durant la Conférence sur les changements climatiques, qui s’est tenue à Varsovie du 11 au 22 novembre. Il est issu du troisième symposium sur l’acidification des océans qui s’est déroulé à Monterey (Californie). Ce résumé à l’intention des décideurs a été préparé par la Commission océanographique intergouvernementale (COI) de l’UNESCO, le Comité scientifique pour la recherche océanique (SCOR) et le Programme international de géosphère-biosphère (IGBP). Il résume les conclusions de 540 experts de 37 pays et dresse un bilan de la recherche sur le sujet. Résultat, l’eau de mer devient plus acide (son pH diminue) à une vitesse croissante et dans des proportions alarmantes.

Or, les océans jouent un rôle majeur dans la régulation du climat en absorbant un quart du CO2 rejeté dans l’atmosphère. Mais plus ils en absorbent, plus leur PH diminue : « Depuis le début de l’ère industrielle, leur acidité a augmenté de 26 % », expliquent les experts. « Le niveau actuel du processus est 10 fois plus rapide qu’à n’importe quelle époque durant les dernières 55 millions d’année », rajoutent-ils. Les mers ingurgitent chaque jour 24 millions de tonnes de CO2. Et les projections sont encore plus inquiétantes : si rien n’est fait pour diminuer les rejets de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, ce taux devrait augmenter de « 170% d’ici 2100 par rapport aux niveaux précédant la révolution industrielle ». L’acidification des océans est donc directement liée à ces rejets de gaz à effet de serre et pourrait aggraver en retour le réchauffement climatique : en s’acidifiant, l’océan perd sa capacité à absorber le CO2. Et « même si les émissions anthropiques de CO2 s’arrêtaient aujourd’hui, le PH des océans ne retournerait pas à son niveau préindustriel avant des siècles », souligne le rapport.

Des écosystèmes marins fragilisés

Mais ce processus n’a pas qu’un impact négatif sur le climat mondial. Il pourrait aussi durement frapper les écosystèmes marins, en particulier la croissance des coraux. Ces organismes, déjà touchés par le phénomène du « blanchiment » - il peut se produire en quinze jours quand les algues qui vivent en symbiose avec les polypes coralliens sont expulsées - dû au réchauffement de l’eau, risquent d’être fragilisés.

- Blanchiment des coraux -

« Les coraux profonds qui vivent à plusieurs centaines de mètres de la surface doivent déjà supporter une eau normalement très acide et on ne sait pas quelles pourraient être les conséquences d’une ‘‘suracidification’’ », explique Jean-Pierre Gattuso, chercheur au Laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer (CNRS, université Paris VI) qui a participé à la rédaction du document de synthèse du symposium.

L’acidification entraîne aussi la diminution de la concentration des ions carbonates, qui permettent à de nombreux organismes marins de fabriquer leurs coquilles. Les prédictions des chercheurs, basées sur le scénario du Giec « RCP 8.5 », estiment que les eaux de surface de l’océan Austral vont devenir trop corrosives pour l’aragonite, un calcaire qui constitue la coquille des ptéropodes.

- Escargot de mer nageur -

Ces petits escargots, qui sont la base de l’alimentation d’espèces comme les baleines ou les saumons, pourraient donc totalement disparaitre d’ici la fin du siècle. « Comme la nature a horreur du vide, cette espèce sera probablement remplacée par une autre mais on ne sait pas laquelle, ni si celle-ci aura une valeur nutritive équivalente pour les poissons », indique l’océanographe. L’industrie de la pêche pourrait être touchée. Des espèces comme les huîtres ou les moules sont déjà sensibles à ce processus : « Certains bassins conchylicoles ont dû s’adapter ou se délocaliser », selon les experts qui craignent des conséquences économiques de grandes ampleurs. Le secteur de la pêche des coquillages pourrait connaître des pertes estimées à 130 milliards de dollars par an d’ici 2100 si aucun effort n’est fourni sur les émissions de gaz à effet de serre.

Conséquences à long terme incertaines

Le rapport reste néanmoins très prudent sur les conséquences à terme pour l’écosystème marin car elles sont difficiles à mesurer. D’autant que les expériences réalisées en laboratoire ne peuvent pas réellement rendre compte de la complexité du milieu marin. Des tests sur le terrain sont indispensables : le projet EPOCA, European Project on Ocean Acidification, dirigé par monsieur Gattuso, a été la première initiative internationale qui a étudié ce processus en pleine mer, aux Spitzberg. Un programme est actuellement en cours en Méditerranée. Mais il reste encore beaucoup de progrès à accomplir. Les chercheurs demandent donc la mise en place rapide de nouvelles initiatives pour faire progresser la recherche sur le sujet, à l’image du Réseau sur l’acidification des océans cofondé par la COI ou du Projet international de coordination sur le carbone et l’océan mis en place par la COI et le SCOR. « Les scientifiques appellent également de leurs vœux la mise en place de mécanismes internationaux capables de traiter spécifiquement de la question de l’acidification des océans afin que cette question ne reste pas en marge des négociations sur le changement climatique », rappelle l’UNESCO.


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Source : Olivier Mary pour Reporterre.

Photos :
. chapô : expérience en mer (CNRS)
. blanchiment des coraux (Maxisciences
. Ptéropode : escargot de mer nageur (IPEV).

Lire aussi : Les océans s’acidifient plus rapidement que jamais depuis 300 millions d’années.


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