Le défi du développement écologique de l’Afrique

Durée de lecture : 12 minutes

5 novembre 2009 / Elodie Vaxelaire


Toute société est confrontée à la gestion et la préservation des ressources naturelles. Les Mayas ont semble-t-il disparu après avoir coupé toutes leurs forêts. Les aborigènes d’Australie pratiquent un brûlis lourd de conséquences pour la faune et la flore. L’Empire romain a également déforesté toutes les régions méditerranéennes.

Les sociétés occidentales ont développé un rapport spécifique de domination de la nature (Aristote, le Livre) à l’inverse d’autres cultures (chinoise, indiennes, etc.). Elles ont exporté cette vision en deux temps, d’abord avec les premières grandes vagues de colonisation (qui ont été les premières catastrophes écologiques massives), et désormais avec la mondialisation du mode de développement capitaliste.

Le système capitaliste pose en effet un problème particulier pour la préservation des ressources naturelles. Marx a très bien montré comment la création, par le capital, de plus-value exige l’élargissement continu de sa sphère de circulation, et donc la création de nouveaux besoins, de nouveaux marchés jusqu’à la mise en place d’un marché mondial, et la marchandisation de toute chose, dont la nature qu’il transforme en simple objet d’échange.

Désormais, le marché est mondial. Tout s’y vend. Les forêts primaires sont dévastées pour ouvrir des routes vers l’exploitation des mines ou pour offrir des meubles exotiques bon marché dans les jardins occidentaux. Les entreprises ont pu décomposer leurs processus de production entre différents pays en fonction du coût salarial le plus faible, avec une explosion des gaz à effet de serre à la clé : en Europe, un pot de yaourt fait 9 000 kilomètres pour être produit et un jeans 30 000 ; les crevettes de Young Seafood sont aujourd’hui pêchées en Ecosse, décortiquées en Thaïlande et revendues en Ecosse. Les mesures environnementales prises dans les pays du Nord ont pour principal effet de délocaliser les lieux de production dans les pays moins contraignants, avec interdiction d’imposer des normes aux frontières car l’OMC les considère comme des barrières douanières déguisées. Et les marchés financiers ont pu organiser une fantastique économie de casino avec les conséquences que l’on connaît. Ils souhaitent désormais se refaire une santé avec la mise en place d’une finance carbone.

Ainsi, le système économique n’emporte pas seulement les conséquences sociales effrayantes que l’on connaît (explosion des inégalités de richesse, appauvrissement des Etats, tensions géopolitiques), elle a aussi pour conséquence la crise écologique que nous connaissons.

Problématique de la préservation des ressources naturelles en Afrique

Dans ce contexte, la question de la préservation des ressources naturelles de l’Afrique est double :
- d’abord, y a-t-il, un problème, ou non, de préservation des ressources en Afrique ?
- ensuite, d’où viennent ces éventuels problèmes ?

Si l’on se réfère au calcul de l’empreinte écologique, un indicateur créé par le WWF qui mesure la pression du mode de développement d’un pays sur sa biodiversité, il n’y a globalement pas de problème de préservation des ressources naturelles en Afrique. Le dernier rapport de WWF montre que l’ensemble des pays africains ont une empreinte largement inférieure à leur biocapacité. Le stade de développement est donc soutenable pour la planète.

En regardant plus précisément, on note cependant un certain nombre de menaces pour la biodiversité et les ressources naturelles. Certaines sont liées à des pratiques traditionnelles, comme la pratique du brûlis ou des pratiques de déforestation villageoise pour le bois de chauffe. Elles nécessitent d’être réaménagées à l’aune de leur impact sur la biodiversité.

Mais la plupart des menaces pour les ressources naturelles sont aujourd’hui liées à l’entrée de l’Afrique dans le grand marché mondial. Cela a commencé par le trafic de défenses et la pratique du safari pour le bonheur des touristes blancs. Cela s’est amplifié avec l’exploitation des richesses du sous-sol africain (minerais, gaz, pétrole) et le commerce des innombrables richesses naturelles de l’Afrique, et notamment les bois exotiques. Et cela se renforce désormais avec le passage dans certaines zones à des pratiques capitalistiques et intensives de l’agriculture, qui se répandent d’ailleurs avec la mise en concession ou la vente d’immenses parcelles de terres agricoles. Depuis les émeutes de la faim de 2008, la vente de terres s’est renforcée provoquant de nouveaux conflits majeurs avec les populations comme à Madagascar où le gouvernement est tombé après avoir tenté de concéder 1/3 de l’île à l’entreprise Daewoo.

Enfin, l’exode rural et l’extension anarchique des villes qui s’ensuit portent également avec eux des problématiques fortes de pollution locale en plus des problèmes sociaux liés au chômage des populations : érosion des sols, gestion difficile des eaux usées et des déchets, développement anarchique des transports (pollutions de l’air, bruit, émissions de GES).

Ainsi globalement, les menaces sur la préservation des ressources naturelles de l’Afrique sont majoritairement liées à son entrée dans la mondialisation libérale, et peu aux conditions de son développement endogène.

Dans ce contexte, le réchauffement climatique représente une menace importante pour l’Afrique, et notamment la partie subsaharienne si l’on se réfère aux prévisions du GIEC qui prévoient l’accroissement des températures, la diminution des précipitations, la poursuite de l’avancée du désert et donc la baisse de fertilité des sols et de biodiversité. D’ores et déjà, la modification des saisons accroît les conflits entre éleveurs et agriculteurs, et nécessite non seulement d’imaginer de nouvelles pratiques culturales adaptées aux nouvelles conditions climatiques et d’aménager le droit coutumier des pays.

Dépasser l’opposition entre développement et préservation des ressources naturelles : les conditions d’un développement endogène

Comment envisager les voies d’un développement de l’Afrique qui, à l’inverse du développement des pays occidentaux, concilierait progrès social et respect des équilibres écologiques ?

Trois pistes de réflexion avec, en préalable, un mot sur la dette. Si l’on fait la différence entre les fonds perçus par l’Afrique et les remboursements effectués depuis 1985, le solde s’élève à – 739 milliards de dollars. C’est donc l’équivalent de 7,5 Plan marshall que l’Afrique a payé aux pays industrialisés depuis 20 ans par le redoutable mécanisme de la dette. Ce chiffre mérite d’être rappelé à l’aube des négociations financières sur l’adaptation au changement climatique de Copenhague.

Première piste de réflexion pour un développement durable : la question du développement agricole. C’est la condition sine qua non du développement de l’Afrique. Dans les régions subsahariennes, et dans celles qui menacent de le devenir avec le réchauffement climatique, la question posée est celle de techniques qui concilierait augmentation de la productivité et respect des équilibres biologiques. Ces techniques existent. Elles ne sont pas issues de la recherche sur les modifications génétiques comme tenteraient de le faire croire les lobbies semenciers, mais commencent à se développer dans le domaine de ce qu’on appelle l’agro-écologie.

L’Afrique a besoin d’une révolution verte, mais pas d’une révolution qui renforce sa dépendance aux technologies du Nord, et donc sa dette et sa perte d’autonomie. De nombreux chercheurs et associations travaillent aujourd’hui dans ce domaine, il en existe d’ailleurs des exemples au Burkina, comme dans la ferme pilote de Guié ou les expérimentations menées avec l’association terre et humanisme à Kokologo. Elles sont forcément moins médiatisés que les chimères génétiques de Monsanto, mais elles méritent toute l’attention des décideurs africains. Selon le dernier rapport du PNUE, de telles pratiques permettraient de multiplier par deux la production africaine.

La deuxième condition, pour cette révolution verte, c’est la possibilité pour l’Afrique de garantir sa souveraineté et son autosuffisance alimentaire. Quand les paysans maliens ou burkinabés ne peuvent plus vendre leurs productions sur les marchés locaux car elles sont concurrencées par des produits moins chers importés d’Asie, c’est non seulement un drame pour les paysans qui les plonge dans la misère, mais c’est également une menace pour l’indépendance du pays. On l’a vu pendant les émeutes de la faim en 2008. Le libre échange dans le domaine agricole a renforcé partout l’exode rural, il plonge dans la pauvreté des millions de paysans, et il ne garantit pas la satisfaction des besoins alimentaires des populations.

Dès lors, l’Afrique doit pouvoir bénéficier d’un régime de protectionnisme international, qui la soustrait des règles du commerce mondial de l’OMC. Les dirigeants africains doivent pouvoir protéger leurs paysans, leur garantir l’accès à la terre et à un revenu garanti, investir dans les circuits locaux de distribution et de transformation, bref, s’organiser comme l’a fait l’Europe au sortir de la deuxième guerre mondiale pour organiser leur autosuffisance alimentaire régionale. Les négociations en cours avec l’Union européenne pour la mise en place d’accords de libre-échange censés prendre la suite des accords de Cotonou/ Lomé (condamnés par l’OMC) rendent cette question brûlante. L’ouverture totale des frontières africaines, notamment aux produits agricoles, terminerait de ruiner la petite paysannerie et risquerait d’éloigner à jamais la possibilité d’une souveraineté alimentaire. Celle-ci est pourtant la condition sine qua non du développement durable de l’Afrique.

La deuxième piste de réflexion questionne le rythme et les technologies du développement. L’Afrique reçoit régulièrement les nouvelles vagues de technologies occidentales, et les intègre à ses modes de vie avec plus ou moins de rapidité. Cependant, à la différence des précédentes, les nouvelles technologies posent de réels problèmes de recyclage et de réemploi. Une 4L pouvait durer des décennies, tandis que les composants d’un téléphone portable risquent de poser des problèmes insurmontables de déchets dans les années qui viennent.

Le « développement durable » pose cette question particulière : quel est le niveau de développement acceptable par les populations et les systèmes écologiques ? Pendant longtemps, les économistes et décideurs ont considéré que les « pays en développement », c’est-à-dire ceux qui dans leur esprit "devaient se développer", pouvaient, grâce au libre marché, bénéficier de « sauts » de technologie et passer directement au stade considéré comme supérieur sans passer par les étapes précédentes. Cette hypothèse mérite d’être réévaluée. Toutes les technologies occidentales ne sont pas bonnes à prendre. Certaines sont insoutenables du point de vue écologique des pays quand les structures de production et de démantèlement ne sont pas en place. D’autres risquent d’enfermer les pays dans une dépendance forte vis-à-vis de ces technologies et des finances (OGM) sans garantie aucune sur les transferts de savoir-faire nécessaires à l’autonomie.

Ainsi, gare au mécanisme de développement propre, mis en place par le protocole de Kyoto, qui devrait être généralisé à Copenhague. Le mirage de nouveaux financements (qui pour l’instant se concentrent sur 5 pays émergents) risque de se transformer en nouveau colonialisme « vert » en favorisant l’implantation de projets des entreprises multinationales, sans aucune garantie sur leur acceptabilité par les populations et l’environnement, et en créant une forte dépendance à l’égard des technologies inadaptées aux besoins des populations et des milieux. Il est donc proposé ici d’examiner ce processus avec une grande prudence et de focaliser plutôt l’attention dans les négociations à venir sur la mise en place du Fonds d’adaptation des pays aux changements climatiques, financé par les pays industrialisés, et géré par l’ONU ou la BAD qui permettra aux pays africains de choisir réellement leurs process technologiques et leurs modalités de développement.

La troisième piste de réflexion est centrée sur la question de l’exploitation des ressources naturelles. Le gouvernement d’Equateur réfléchit actuellement, dans le cadre des négociations de Copenhague, à laisser dans son sous-sol 20% de ses réserves pétrolières et demande à la communauté internationale de financer la moitié du manque à gagner, l’Equateur en prenant en charge l’autre moitié. Pourquoi une telle offre alors que le pétrole représente 65% de ses recettes ? Le gouvernement a fait le constat que depuis la première exploitation pétrolière en 1972, l’Equateur a reçu l’équivalent de 90 milliards d’euros, mais a pour cela non seulement ravagé la forêt équatorienne dans laquelle sont basés les puits, mais également exterminé certaines communautés indiennes. Et tout cela, sans avoir réussi à transformer cette manne financière en moteur de développement. Aujourd’hui, l’Equateur fait donc le constat suivant : si le pétrole ne lui permet pas de se développer, autant profiter des négociations de Copenhague pour penser l’après pétrole, et réfléchir à des conditions de développement endogène.

L’Afrique est immensément riche de son sous-sol : minerais, pétrole, gaz... Mais combien de pays et de gouvernements ont su transformer cette richesse en facteur de développement pour leurs populations ? Dans combien d’autres cette richesse s’est -elle finalement révélée un grand malheur, encourageant la corruption des gouvernements, les liant aux intérêts des entreprises multinationales, ravageant leur biodiversité, les rendant incapables d’imaginer un processus de développement autonome et endogène ?

Si le réchauffement climatique peut être une opportunité pour l’Afrique, c’est aussi parce que c’est le moyen de réfléchir, avec l’appui des financements onusiens, à de nouvelles formes de développement en lien avec les besoins réels des populations.




Source : Courriel à Reporterre

L’auteur : Elodie Vaxelaire est déléguée au Développement durable et solidaire du Conseil général de l’Essonne.

Contact : evaxelaire (at) CG91.FR

Lire aussi : Obama en Afrique, oublis et erreurs http://www.reporterre.net/spip.php?...

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