Le goût amer de la violence

Durée de lecture : 3 minutes

23 mars 2016 / Hervé Kempf

Face aux attentats, déplacer le regard.

Le livre de Michel Serres Le Contrat naturel s’ouvre par la description d’un des tableaux les plus saisissants de Goya : il décrit deux hommes qui se battent violemment à coups de gourdin. Le regard est attiré par la scène, dont Goya montre la saisissante âpreté, le sang qui coule sur le visage de l’un des personnages, les bâtons durs qui vont atteindre les crânes.

Mais Serres nous dit : « Regardez ailleurs... » Voyez où sont les hommes, où ils s’enfoncent, ce qui leur arrive, ce qu’ils oublient : dans leur acharnement à se détruire, ils s’enfoncent lentement dans le marais, dans le sol spongieux qui va les avaler, il n’y aura ni vainqueur ni vaincu, ils oublient le monde, l’autour, l’ailleurs, et vont être submergés.

Dans l’introduction de ce livre puissant publié en 1990, Michel Serres montrait au lecteur que, dans l’agitation humaine du temps, on oubliait l’essentiel : la nature, ce monde que notre activité frénétique occulte et qu’elle détruit dans l’indifférence, préparant l’impossibilité de vivre correctement, parce que les bases même de la vie auront été réduites.

Cette image nous revient, alors que, une fois de plus, la violence a frappé à Bruxelles, la bien aimée petite sœur de Paris. Des explosions terribles, mardi 22 mars, ont tué 31 personnes et en ont blessé plus de 200. À nouveau le saisissement, l’émotion, l’inquiétude pour les amis ou les proches que l’on connait là-bas. Et puis, ce moment d’hébétude qui devient familier après ces attentats qui se répètent — Paris, Istanbul, Abidjan, Bruxelles… dans cette guerre qui en est bien une, même si les enjeux en restent obscurs.

Devons-nous rester cois devant ces hommes qui se battent à coups de bombes, de drones, d’état d’urgence, de kalachnikovs, de contrôles de sécurité, d’attentats-suicides, d’interventions armées, de bombardements ? Le regard écologique observe ces scènes d’effroi, mais aussi regarde la nature, et s’alarme que pendant cette folle guerre, la planète se réchauffe de manière accélérée, les espèces disparaissent, terres et forêts reculent, la pollution contamine tous les écosystèmes.

Le principal moteur du djihad

Qu’a-t-il à dire, ce regard ? Quel discours pour expliquer ce qui se passe ? On a décrit, à Reporterre et ailleurs, les liens entre la dépendance au pétrole, le réchauffement, les migrations, la déstabilisation de sociétés du Sud. Et identifié ces deux hommes qui se battent à coups de gourdin : l’État islamique, des « croyants » devenus fous, d’un côté, et de l’autre, le néolibéralisme qui poursuit contre vents et marées sa stratégie du choc, cassant les sociétés, les solidarités, les liens collectifs, aggravant l’inégalité, détruisant les écosystèmes. Il y a un lien puissant entre l’inégalité et la folie des hommes : on ne pourra pas refaire la paix, l’harmonie, le vivre ensemble, si les fossés immenses qui séparent les uns des autres ne sont pas comblés.

C’est ce qu’illustre, par exemple, Rik Coolsaet, spécialiste du djihadisme à l’université de Gand, cité dans La Croix : soulignant que la communauté musulmane de Belgique vit « nettement moins bien que le reste de la population », avec un taux de chômage triple, il explique : « Cette situation engendre le sentiment d’être rejeté en tant que citoyen et de ne pas avoir d’avenir en Belgique. C’est le principal moteur du djihad. »

On ne sortira pas de cette guerre folle si l’inégalité reste le moteur de nos sociétés. Vous pourrez multiplier lois d’urgence, policiers, militaires, contrôles, peines incompressibles, et tutti quanti, la seule façon de retrouver la paix est d’assurer la dignité des humains. La dignité des humains, aujourd’hui, passe par le retour de l’égalité, pour qu’on se préoccupe enfin, non de se donner le plus fort coup de gourdin, mais de regarder le sol dans lequel on s’enfonce.


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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos :
. chapô : « Duel aux gourdins », de Goya

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