Le mystère lyonnais de l’alliance d’EELV et du promoteur du Grand stade inutile

Durée de lecture : 9 minutes

11 avril 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)



A Lyon, le grand rassemblement des gauches, des citoyens et des écologistes n’a pu se faire, malgré de longs mois de négociation. Pourquoi cet échec, alors que la formule a marché à Grenoble ? Reporterre a trouvé l’explication. Utile pour EELV au niveau national.


- Lyon, reportage

Le contraste est saisissant. Malgré la centaine de kilomètres qui les sépare seulement, le contexte politique est radicalement différent entre Grenoble et Lyon. Ici, le rassemblement des gauches, des citoyens et des écologistes n’a pas fonctionné aux élections municipales. Pis, Europe-Ecologie Les Verts a fini par rallier au second tour la liste de Gérard Collomb, le maire sortant, symbole d’un PS qui n’a de gauche que le nom.

Son bilan à la tête de la ville est critiqué par ses contempteurs à gauche : l’eau et la délégation de service public attribuées à Véolia sans aucune concertation avec sa majorité, le Grand Stade inutile et la vente du patrimoine public lyonnais, d’autres projets d’infrastructures inutiles comme le tronçon ouest du périphérique, une pratique du pouvoir très personnelle, parfois autocratique…

- Gérard Collomb à la Confluence (Lyon 2e), le 5 septembre 2011 -

Pourquoi l’union de la gauche citoyenne et écologiste, qui a mené à la victoire à Grenoble, a-t-elle échoué à Lyon ?

Le PC, pierre d’achoppement des stratégies d’alliance

A Grenoble, c’est un Front de Gauche amputé du Parti communiste qui s’est associé à EELV et aux autres forces de la société civile, représentée notamment par l’ADES (Association Démocratie Ecologie Solidarité) et le Réseau citoyen. Le Parti Communiste, comme dans de nombreuses autres villes en France, s’est rallié dès le premier tour au Parti Socialiste.

A Lyon, cela ne s’est pas passé ainsi. Entre le Front de Gauche et EELV, les discussions avaient bien avancé pour constituer une liste commune avec le GRAM (Groupe de Réflexion et d’Actions Métropolitaines). Le GRAM « n’est pas un parti politique, mais une organisation inspirée des « GAM » grenoblois qui vise à réalimenter les idées de gauche dans l’espace public lyonnais », dit Renaud Payre, son président. Mais à l’automne, le Parti communiste a finalement choisi l’autonomie vis-à-vis du PS et décidé de partir avec le Front de Gauche.

Selon Etienne Tête, leader de la liste d’EELV à Lyon, là est « le nœud gordien de l’échec » : « Le PC a mené une double stratégie, laissant ses adjoints partir sur la liste de Collomb sans les exclure. L’autonomie n’était qu’un leurre ».

- Etienne Tête, co-tête de liste EELV -

Du côté du PC, on rétorque qu’on ne pratique plus l’exclusion depuis l’époque stalinienne. Alors que la répartition des têtes de liste par arrondissement semblait calée pour une liste Front de Gauche – GRAMEELV sans le PC, l’arrivée de ce dernier a fait capoter le processus. « Le PC veut asseoir son leadership en obtenant des sièges, ils sont prêts à se vendre pour un plat de lentilles » lâche Etienne Tête.

Or, si le PC est traditionnellement fort dans les communes périphériques de Lyon, son assise électorale est moindre dans la ville. Emeline Baume, co-tête de liste EELV, y voit la conséquence de l’affiliation au PS local : « Le PC vote comme Collomb, à la ville comme au Grand Lyon, il ne peut donc pas être identifié comme une force alternative à gauche ».

Car, plus que sur des luttes de postes, il semble bien que ce soit sur des questions de fond que se font particulièrement sentir les dissensions entre le PC et EELV. « Les vieux caciques du Parti n’ont pas changé leur position sur le nucléaire, et sur plusieurs autres dossiers. Ils ne voulaient de toute façon pas des écologistes ! », juge Etienne Tête.

Si Renaud Payre reconnaît que « le Parti Communiste n’a pas la même culture politique que les autres composantes du Front de Gauche, et a fortiori d’EELV », il n’en regrette pas moins l’échec du rassemblement : « On aurait été beaucoup plus fort si l’on avait été ensemble ».

La liste que le GRAM a mené avec le Front de Gauche lui a permis d’emporter la mairie du 1er arrondissement, avec Nathalie Perrin-Gilbert, sur fond de bataille personnelle avec Gérard Collomb. EELV est de son côté parti seul, pour la première fois à Lyon, et a déchanté au premier tour avant de rallier le PS pour le second tour.

Quelle indépendance à l’égard du PS ?

Là où les écologistes grenoblois revendiquent l’autonomie politique vis-à-vis du PS« depuis 1977, les écologistes sont indépendants à chaque élection », rappelle le nouveau maire Eric PiolleEELV cultive à Lyon une tradition d’alliance avec le PS. « Pour une première fois en autonome, nos résultats au premier tour restent honorables [8,9%, ndlr]. Mais par rapport à Grenoble, il nous reste beaucoup de chemin à faire », dit Emeline Baume.

Après de longues heures d’échange et de désaccords parfois virulents, la liste d’Etienne Tête et d’Emeline Baume finit par rejoindre la liste de Gérard Collomb, au matin du mardi 25 mars. Un « accord technique » selon les responsables écologistes : « il s’agissait d’obtenir une répartition des postes au conseil municipal la plus fidèle à nos résultats, en valeur proportionnelle » nous explique Etienne Tête.

Pour Renaud Payre, il s’agit là d’une erreur politique : « C’est une stratégie illisible pour la population, et un risque de trahison auprès de leurs militants. Ils ont fait le choix du court-termisme alors qu’il fallait commencer à poser les bases d’un grand rassemblement pour le coup d’après ».

- Paul Raveaud, Nathalie Perrin-Gilbert et Renaud Payre -

Comme à Nantes, il en résulte un problème de cohérence et d’image : EELV, opposé dans le fond à de nombreux dossiers menés par la dernière mandature socialiste, finit par pactiser avec eux au second tour… provoquant de vives tensions au sein de sa base militante.

De son côté, la direction d’EELV à Lyon justifie son choix par la nécessité du vote utile et de la participation dans les institutions (écouter notre interview d’Etienne Tête). Et insiste sur un point crucial : l’accord technique n’est pas un accord politique.

Autrement dit, si les deux partis ne se mettent pas d’accord sur une base programmatique – et notamment sur les deux gros dossiers de blocage que constituent le tramway supplémentaire et l’abandon du tronçon-ouest que réclame les écologistes – EELV ne participera pas à l’exécutif municipal et n’aura pas d’adjoint :

« En tant que conseiller municipal, on reste tout à fait libre car on n’est pas solidaire de la politique municipale, comme on peut l’être en tant qu’adjoint. On garde un vrai levier d’opposition, mais cela est dur à faire comprendre médiatiquement », se justifie ainsi Etienne Tête.

Derrière la critique du mode de scrutin, l’enjeu de la participation

C’est un point sur lequel les écologistes ont beaucoup insisté : on ne saurait comprendre cette stratégie d’entre-deux-tours si l’on ne questionne pas le mode de scrutin.

A Lyon, le scrutin par arrondissement propre à cette ville, à Paris et à Marseille, rend difficile l’obtention de postes de conseillers municipaux : « Dans le quatrième arrondissement par exemple, qui est plutôt défavorable aux écologistes, il fallait faire minimum 33% pour acquérir le premier siège », dit Etienne Tête.

A Grenoble, où le système par arrondissement ne s’applique pas, la liste de rassemblement menée par Eric Piolle avait toute probabilité d’obtenir quelques sièges au Conseil Municipal, quand bien même elle n’emporterait pas la ville.

Autre exemple significatif, également voisin de Lyon, à Villeurbanne, vingtième ville de France, où une liste de rassemblement citoyen emmenée par une candidate EELV s’est maintenue en autonome au second tour : avec 13% des voix au second tour, la liste de Béatrice Vessiller obtient ainsi 3 sièges au conseil municipal.

« Si nous avions été dans le même type de scrutin qu’à Grenoble ou Villeurbanne, on pourrait refaire toute l’histoire depuis le début. Peut-être qu’une union aurait été possible. Il est en tout cas probable que nous ne nous serions pas ralliés à Gérard Collomb pour le deuxième tour. Mais là, sans accord, nous n’aurions eu aucun élu au conseil municipal… » fait valoir Etienne Tête. Au final, EELV bénéficie à Lyon de 3 conseillers municipaux ainsi que de 7 conseillers communautaires au Grand Lyon.

Lyon apparaît comme le parfait contre-exemple au « mythe du laboratoire grenoblois » selon les termes de Renaud Payre. Alors que le Parti de Gauche a lancé un vibrant appel à la convergence en direction d’EELV, l’exemple lyonnais confirme ce que le conseil fédéral d’EELV a voté ce week-end : la construction d’une majorité alternative à gauche avec le PG est loin d’être acquise pour les Verts.

Lyon pose la sempiternelle question du « dehors ou dedans ? ». Le choix de la participation institutionnelle au détriment de l’image et de la crédibilité comme force d’opposition fait écho aux dernières décisions d’EELV à l’échelle nationale ces derniers jours. La sortie récente du gouvernement ne met pas fin au principe de participation, à terme, comme l’ont confirmé successivement Emmanuelle Cosse et Cécile Duflot.

Etienne Tête finit par s’emporter, lorsqu’on insiste sur la question : « C’est l’essence du politique que d’être à l’intérieur pour défendre ses idées. On n’est jamais plus efficace que lorsqu’on est dans les instances. Trouvez-moi quelqu’un d’autre qui ait fait avancer autant de dossiers à Lyon, sans être partie prenante dans les institutions ! D’ailleurs, à Grenoble, où était Raymond Avrillier lorsqu’il a révélé les scandales sur Carignon… ? ».





Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Politis
. Gérard Collomb : Rue89 Lyon
. Etienne Tête : Politis
. Payre : Lyon Mag
. Tableau : Lyon Capitale

Ecouter aussi : Etienne Tête, Pourquoi à Lyon EELV s’est-il allié à Gérard Collomb ?


Pour une information libre sur l’écologie, soutenez Reporterre :

4 juillet 2020
Jean Castex premier ministre : « Une mauvaise nouvelle pour l’écologie »
Info
4 juillet 2020
Des villes qui suffoquent, des politiques impuissants : témoignages de citadins
Tribune
29 mai 2020
(Ré)apprendre la bicyclette : après le Covid-19, le boom des vélo-écoles
Alternatives




Du même auteur       Barnabé Binctin (Reporterre)