Le pergélisol russe a commencé à fondre

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29 décembre 2011 / Vladimir Petrov

« Selon Sergueï Kirpotine, de l’université de Tomsk, on a déjà passé le seuil critique au-delà duquel se déclenche une réaction en chaîne ». Le pergélisol relâche de grandes quantités de méthane, un puissant gaz à effet de serre.


Le gouvernement de la région autonome Yamalo-Nenets a commencé la préparation de la 10e Conférence internationale sur le pergélisol, qui se déroulera à Salekhard en juin 2012. C’est la première fois que la Russie accueille cet événement « nordique » si important, qui est organisé une fois tous les quatre ans par l’Association Internationale du Pergélisol.

Le problème du dégel des sols perpétuellement gelés est très actuel pour le Yamal, où il existe infrastructure industrielle puissante. Comme le montre le correspondant de RusBusinessNews, le rythme de l’élévation de la température constitue déjà une menace sérieuse pour la principale région gazière de Russie. Les experts, qui prévoient d’étudier les possibilités de préserver les infrastructures construites sur le sol gelé, pensent qu’il serait grand temps d’avoir une autre vision de l’économie.

L’élévation de la température mondiale présente un grand problème pour la Russie, dont 65 % des territoires sont occupés par le pergélisol. C’est à partir de ce sol gelé que sont obtenus 90% du gaz russe et 75% du pétrole, qui constituent les principales exportations du pays. Pendant les années de mise en valeur des territoires du Nord, des villes, des terminaux, des centrales électriques, et des aérodromes ont été construits sur le pergélisol, de même que des milliers de kilomètres de routes et de voies rapides. Aucun pays du monde ne possède de si puissantes infrastructures au-delà et près du Cercle polaire, c’est pourquoi la Russie peut sans problème montrer à l’humanité ce qu’il faut pour l’harmonisation de l’arrivée de l’industrie et des habitations protégés contre le gel.

Selon un rapport évaluatif de « Roshydromet » depuis ces vingt-cinq dernières années, la température du pergélisol au Nord de la Sibérie occidentale aurait augmenté d’un degré. Vers le milieu du XXIe siècle, la frontière Sud des zones multigelées devrait se déplacer de 150 à 200 kilomètres vers le Nord. Le dégel intense des fonds et des sols dans certaines régions pourrait provoquer une rupture de la couche de fonte saisonnière à partir du permafrost qui existe déjà depuis plusieurs années. Actuellement, la couche fondue augmente déjà de 2 centimètres par an.

Les experts prédisent que l’élévation de la température ne promet rien de bon. Les écosystèmes naturels n’ont pas le temps de s’adapter aux changements trop rapides, ce qui est susceptible de créer des cataclysmes climatiques et économiques. Le représentant de Greenpeace Russie, Vladimir Tchouprov, affirme que c’est notamment le paysage qui change dans la péninsule du Yamal : les sols s’affaissent et les lacs disparaissent, ce qui n’avait jamais été observé auparavant. La glace solide sur les bassins commence à se former plus tardivement dans l’année, ce qui crée des problèmes lors de la transhumante des cerfs vers les nouveaux pâturages.

Le responsable de service de l’Institut national d’hydrologie Oleg Anisimov souligne le renforcement du processus d’érosion de la ligne du littoral dans le Grand Nord : le territoire « se rétrécit en s’asséchant » chaque année de 30 kilomètres carrés. Sur la côte se trouvent des ports, des châteaux d’eau et d’autres infrastructures qui commencent progressivement à tomber en ruines. Selon l’expert, il est nécessaire d’élaborer d’urgence des nouveaux principes de construction au Cercle Polaire.

D’après le Directeur de l’Institut de la cryosphère des Terres de la branche sibérienne de l’Académie des Sciences russe, Vladimir Melnikov, de grands bassins d’eau se forment autour des conduites passant sur les zones gelées. La terre se gonfle et fait éclater les tubes. Selon le scientifique, il faut construire les routes autrement, d’autant que la correction des accidents technogènes nécessite de dépenser de grands moyens. Des problèmes apparaissent également au niveau des puits de forage où se dégage beaucoup de chaleur. Outre le dégel, les nouveaux foyers de congélation qui apparaissent sur les fonds maritimes menacent également l’infrastructure gazière et de pétrolière. Parfois dans les couches profondes se produit un rejet de gaz et d’eau douce, qui se transforme rapidement en blocs de glace. Ce processus peut conduire à un accident technogène dans les endroits de production d’hydrocarbures sur le plateau continental.

Le groupement écologique Bellona affirme que les compagnies de gaz et de pétrole devraient porter une attention particulière aux risques climatiques.

Il est difficile d’estimer le coût de l’adaptation aux changements climatiques : selon O. Anisimov, il n’existe aucun calcul dans ce domaine. Seules les bases de la méthode de calcul ont été élaborées par les scientifiques sur commande de Greenpeace-Russie. Les experts, qui ont élaboré des technologies de stabilisation des sols pour les ouvrages de Gazprom, ont estimé l’augmentation des dépenses du cycle entre 3 et 50 %. En tout, affirme V. Tchouprov, il suffirait de dépenser pour la lutte contre l’élévation de la température, environ 1 % du produit intérieur brut du pays. C’est peu, si l’on tient compte du fait que l’élimination des conséquences catastrophiques du dégel nécessite jusqu’à 20 % du PIB.

Ainsi, dans les couches profondes de la compagnie Gazprom sont conçues des exigences de solidité des structures en cas d’augmentation de la température des sols jusqu’à plus de 1 degré, ce qui devrait avoir lieu, selon les prévisions, vers 2050. Cependant les événements se déroulent avec une très grande rapidité, et les collaborateurs de la SARL Gazprom extraction Nadym (la compagnie exploite le célèbre gisement gazier de Bovanenkovo) pronostiquent que ce chiffre, dans le contexte actuel, sera déjà atteint d’ici 20 ans. De plus, il faut prendre en considération que le seuil de température après lequel la congélation perd la stabilité, est de -2 degrés.

Le Recteur-adjoint de l’Université d’Etat de Tomsk, Sergueï Kirpotine, craint que ne se soient déjà enclenchés des processus autodestructifs dans la nature et l’environnement. Il s’avère que les scientifiques sont loins de contrôler tous les rejets du méthane dans l’atmosphère. Ce gaz naturel exerce vingt fois plus d’influence sur l’effet de serre que le gaz carbonique. En Sibérie occidentale sont concentrés 40 % des écosystèmes marécageux du monde. Au sud de la région ils jouent un rôle positif en éliminant le carbone de l’atmosphère, et au nord, un rôle négatif dès lors que sont apparus une multitude de flaques rejetant dans l’atmosphère beaucoup plus de méthane que les lacs eux-mêmes. Naturellement, les scientifiques ne peuvent pas contrôler l’activité de ces millions de petits bassins. La situation s’aggrave rapidement, puisque les marais consomment 20 fois moins de carbone de l’atmosphère qu’ils ne rejettent de méthane.

Il est désormais impossible de stopper ces processus dramatiques qui affectent l’environnement. Selon S. Kirpotine, on a déjà passé le seuil critique au-delà duquel se déclenche une réaction en chaîne. Il y a de moins en moins de lichens blancs reflétant la lumière dans la toundra et, au contraire, apparaissent de plus en plus des lacs accumulant la chaleur. Ce qui se passe en Arctique constitue un problème très sérieux. C’est encore hier qu’il aurait fallu adopter la décision du changement des rejets de substances nuisibles dans l’atmosphère : désormais on ne peut que tenter de ralentir les processus de destruction. Cependant, en Russie beaucoup de sceptiques pensent encore que les scientifiques diabolisent les industriels. Les ingénieurs relient rarement la chute des pylônes et les avaries sur les conduites de gaz et de pétrole au changement climatique. Or, pour les hydrologues, le lien est évident.

D’après les experts, les dirigeants des pays ne devraient pas rivaliser les uns les autres par la quantité de leurs fusées nucléaires, mais penser à réorganiser en commun l’économie mondiale. D’après Sergueï Kirpotine, il faut s’occuper de l’économie d’énergie et des ressources naturelles. Il serait nécessaire d’avoir une gestion correcte des déchets, d’introduire des standards plus stricts, d’améliorer la qualité des moteurs et du combustible, de passer à de nouveaux principes de construction etc.

Vladimir Melnikov a raconté à RusBusinessNews que lors de la 10e Conférence internationale sur le pergélisol, les discussions concerneront un spectre plus large de problèmes, y compris des question de géopolitique et même de l’influence de l’espace sur le climat terrestre. Les scientifiques envisagent de se mettre d’accord sur les orientations prioritaires des recherches dans le Cercle Polaire, et les politiques espèrent travailler sur l’élaboration de règles communes pour la mise en valeur industrielle de l’Arctique.

En tout, on s’attend à ce que plus de 600 spécialistes prennent part à la conférence, mais également des personnalités publiques et les entrepreneurs de 35 pays. Le Gouvernement de la région autonome Yamalo-Nenets, qui constitue également l’un des organisateurs de la conférence « Ressources et menaces des régions du pergélisol dans un monde en mutation », a l’intention d’attirer au débat près de 150 étudiants et jeunes scientifiques, en leur octroyant un soutien financier. La communauté des jeunes chercheurs sur le pergélisol organisera parmi ces derniers le concours du meilleur exposé.

Les autorités de la région, en allouant des bourses aux futurs chercheurs, se rendent compte à quel point il est important de préparer à temps de jeunes spécialistes pour le travail dans les régions polaires et d’élaborer par avance des mesures de prévention contre les avaries technogènes dans les latitudes Nord.



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Source : RusBusinessNews

Photo : Serge Payette

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