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Les Amis de la Terre s’attaquent à Apple, fer de lance de l’obsolescence programmée

Les Amis de la Terre ont organisé une manifestation pour lutter contre l’obsolescence programmée. Alors que les politiques tableront prochainement sur un projet de loi, l’occasion était bonne pour sensibiliser plus directement les consommateurs au coût écologique des nouveaux outils « high-tech ».


-  Reportage, Paris

Une jeune Blanche-Neige aux faux airs d’acheteur candide, des pommes empoisonnées en guise de produits technologiques toxiques, sept nains qui rappellent la dureté des conditions d’exploitation des métaux rares nécessaires à la production de ces outils modernes et une sorcière au sourire espiègle devant tant d’affluence récompensant l’illusion du stratagème. Voici pour le casting de la mise en scène qui attendait les clients à l’entrée de l’Apple Store, samedi après-midi 23 février, en face de l’Opéra.

Une nouvelle fois, les Amis de la Terre ont poussé loin la métaphore pour faire passer le message. Il s’agissait d’alerter les utilisateurs sur l’impact environnemental et social des outils de nouvelle technologie. « En reprenant le mythe de Blanche-Neige, on voulait mettre en avant la face cachée des produits courants comme le téléphone portable ou les tablettes numériques. C’est moderne, pratique, très tentant au premier abord, mais terriblement nocif en vérité. C’est la tactique classique de séduction en matière d’obsolescence programmée » explique Camille Lecomte, la chargée de campagne sur les modes de production et de consommation responsables chez Les Amis de la Terre.

L’obsolescence programmée, c’est cette stratégie qui vise à réduire volontairement la durée de vie ou d’utilisation d’un produit pour en augmenter son taux de remplacement. Entraînant par la même occasion une augmentation des besoins en ressources minières – en même temps que leur épuisement progressif, en toute logique… –, l’accumulation de déchets ainsi qu’une incitation permanente à la surconsommation. Les Amis de la Terre ont contribué depuis quelques années à faire émerger ce sujet dans le débat public à travers plusieurs études scientifiques. « Nous sommes là pour transmettre l’information qu’on ne trouve pas dans les médias. Qui sait aujourd’hui ce qui se trame véritablement dans le processus de fabrication de nos portables ? », s’interroge Camille Lecomte.

40 métaux différents pour un seul téléphone

Qui sait en effet aujourd’hui combien de métaux différents peuvent contenir nos téléphones ? Plus de 40, parfois. Et qui sait combien de temps durent en moyenne ces petits bijoux de la technologie ? 18 mois. A raison de 20 millions de téléphones vendus par an en France… Le système entretient ainsi une société du gaspillage, selon une manœuvre bien rôdée : plus les appareils deviennent sophistiqués et séduisants, moins ils durent longtemps. Derrière ce système se joue le drame de l’épuisement des ressources.

Pour fabriquer toujours plus d’appareils nouveaux, on prélève autant de métaux et de ressources non renouvelables. Du cuivre, de l’or, du plomb, de l’arsenic et du béryllium pour les puces électroniques, de l’argent pour les claviers, du fer et de l’aluminium pour les boîtiers, du tantale pour les condensateurs, du cobalt, du lithium et du carbone pour la batterie…

Pour lutter contre ça, les Amis de la Terre appellent à changer les pratiques, au moyen de deux propositions fortes :

-  une extension de la durée de garantie de deux à dix ans, valable pour tous les produits,

-  la mise sur le marché de pièces détachées à prix accessibles.

Car aujourd’hui, le consommateur est trop souvent obligé de racheter plutôt que de changer, réparer ou recycler. Apple incarne justement la quintessence de cette manipulation habile (cf le désastre écologique de l’iPhone 5). Camille Lecomte précise : « Dans l’I-Pod par exemple, la batterie était soudée ce qui impliquait que la durée de vie de l’appareil était en fait celle de la batterie. De manière générale, Apple est très doué pour obliger les gens à consommer toujours plus : chaque nouvelle génération d’appareils possède un système d’exploitation incompatible avec le précédent modèle, ils changent les connectiques comme sur l’I-Phone 5, obligeant chaque utilisateur à racheter tous les nouveaux accessoires… C’est pour ça que nous sommes ici aujourd’hui, car Apple est le symbole d’une entreprise qui maîtrise sciemment la durée de vie de ses produits ».

Au Brésil, la firme est attaquée en justice

A l’intérieur, l’armée des conseillers-vendeurs qui vous sourient à l’entrée ne pipent mot et la direction du magasin refuse d’émettre le moindre commentaire. Le sujet commence, pourtant, à parvenir aux oreilles du monde politique. Le gouvernement prépare un projet de loi que présentera Benoît Hamon, tandis que les sénateurs écologistes feront la semaine prochaine une proposition de loi. Au Brésil, une association locale, l’Instituto Brasileiro de Direito da Informática, a déposé plainte la semaine dernière contre Apple, au motif que l’iPad 4 commercialisé depuis septembre n’offre pas suffisamment de nouveautés par rapport à son prédecesseur. Constatant que celui-ci, l’iPad 3, n’était sorti que 6 mois auparavant, le plaignant accuse la marque à la pomme d’étaler dans le temps les améliorations apportées à ses produits – alors même qu’elles sont déjà prêtes ! – afin d’encourager toujours plus à leur renouvellement.

Selon Camille Lecomte, l’essentiel du travail reste à faire à l’échelle personnelle, auprès de tout un chacun, sur les enjeux de la consommation. « La question des pratiques reste le levier du changement. On ne fera pas arrêter la surconsommation sans expliquer pourquoi ce n’est pas bien ». A voir le chaland ignorer le spectacle pour pénétrer le magasin surchauffé, on se dit que la tâche est pour le moins ambitieuse.

Et on se demande s’il est bien judicieux pour cela de parodier Blanche-Neige ou Pinocchio – que Les Amis de la Terre aiment à utiliser à bon compte – et qui restent des symboles de Walt Disney, fondateur de la culture du divertissement de masse. Faut-il ainsi utiliser les oripeaux du diable ? Camille Lecomte corrige : « Avant d’être un film de Walt Disney, Blanche-Neige est surtout un conte des frères Grimm. Preuve que de tels empires industriels peuvent réimprimer l’imaginaire des gens… ». Preuve aussi que le moment est mûr pour faire d’Apple une pomme un peu plus verte.


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