Les Islandais montrent l’exemple

Durée de lecture : 4 minutes

10 mars 2010 / Aurélie Trouvé et Einar Mar Gudmundsson



Le 6 mars, les citoyens islandais ont refusé de rembourser les dégâts commis par des banquiers spéculatifs. Ils montrent le chemin à une Europe qui devrait reprendre le contrôle de la finance après l’avoir sauvée du gouffre.


Le peuple islandais vient de dire non. C’est une bonne nouvelle pour les
peuples européens en proie aux diktats de plus en plus insupportables de
l’industrie financière internationale, relayés par les gouvernements et
l’Union européenne.

En 2008, en pleine crise économique, le système bancaire islandais
s’écroulait et avec lui, la banque en ligne Icesave, filiale de Landsbanki,
une des trois grandes banques islandaises, qui opérait au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Cette banque avait pris tous les risques, dans un pays où le monde de la finance, en lien étroit avec le gouvernement, misait à fond sur la
dérégulation et les combines. A l’autre bout figurent des clients
britanniques et néerlandais appâtés par des rémunérations mirobolantes de
leurs dépôts. La grande majorité des contribuables islandais refuse
aujourd’hui de payer l’addition pour les errements du système bancaire privé
et d’un gouvernement irresponsable.

Face à l’écroulement d’Icesave, les autorités britanniques ont recouru en
2008 à la législation antiterroriste pour geler les avoirs islandais au
Royaume-Uni. La manœuvre aggrava encore les problèmes en étouffant davantage l’économie islandaise, prise en otage dans cette affaire. A présent, le Royaume-Uni et les Pays-Bas réclament à l’Islande le remboursement des
sommes qu’ils ont dépensées pour dédommager individus, entreprises et
institutions lésées par la faillite d’Icesave. Ils prétendent s’appuyer sur
le droit européen, ce que les Islandais contestent : selon ces derniers, le
fonds de garantie des dépôts était de la responsabilité exclusive des
banques islandaises, sans garantie en dernier ressort de l’Etat islandais.

Quoi qu’il en soit, la note présentée est inacceptable pour les 320 000
habitants de ce petit pays : 3,8 milliards d’euros, soit 40 % du PIB
islandais, 12 000 euros par habitant ! Pour faire payer cette dette, sans
doute sur plusieurs générations, le Royaume-Uni et les Pays-Bas multiplient
les menaces d’isolement économique. Ils reçoivent l’appui du Fonds monétaire international et des autres pays riches. A la clé : annulation des soutiens promis pour la reconstruction du pays et refus d’adhésion à l’Union
européenne. Le choix est clair : mieux vaut sauver l’image du secteur
bancaire européen face aux agences de notation et au monde financier, que
porter secours à un pays qui s’écroule.

Pour ce faire, il s’agit d’obliger l’Islande à adopter une loi rétroactive
reconnaissant sa responsabilité dans la faillite du système bancaire
islandais. Sous les menaces, le Parlement islandais a voté une première loi
dans ce sens, plafonnant cependant les montants remboursés selon une
certaine proportion du PIB islandais. Le texte ayant été refusé par le
Royaume-Uni et les Pays-Bas, le Parlement a revoté une loi levant toute
condition au remboursement. Face à une pétition signée par un quart des
électeurs, le président islandais a alors refusé de signer le texte de loi
et a suspendu la décision au référendum du 6 mars. Le non a été soutenu par de nombreuses organisations de la société civile dont Attac, qui vient de se créer en Islande.

Bien entendu, les agences de notation ont rétrogradé l’Islande au plus bas.
Les lobbies financiers accusent déjà les Islandais de ne pas prendre leurs
responsabilités et de reporter les conséquences sur les contribuables
britanniques et néerlandais. Mais ne pourrait-on pas, au contraire,
considérer que les Islandais prennent la seule position responsable et
envoient ainsi un signe vers le reste de l’Europe ? Pour la première fois,
de façon concrète, les citoyens refusent de payer pour les énormes risques
pris par des banques privées et des investisseurs dans le seul but d’une
super rentabilité de leur capital. N’ayant guère vu la couleur de ces
profits toujours croissants au doux temps de l’euphorie financière, les
contribuables ne se résignent pas à devenir les dindons de la farce.

Les avoirs qui subsistent de la banque Landsbanki devraient servir à
dédommager en partie le Royaume-Uni et les Pays-Bas. Au-delà subsiste une
question : qui doit payer pour les dégâts et les énormes déficits publics
provoqués par la crise financière ? Ces dernières semaines une vague de
grèves a secoué la Grèce : là aussi les salariés et les contribuables
refusent de payer les pots cassés de la crise sous la pression de la
spéculation monétaire. Nul doute que dans de plus en plus de pays, les
contribuables refuseront de laisser libre cours à un système financier
prédateur qui, après avoir été sauvé du gouffre par les Etats, veut
maintenant les mettre à genoux. Les gouvernements se retrouvent face à leurs responsabilités : imposer de fortes régulations publiques au système
financier, à commencer par la suppression des hedge funds et des marchés de
gré à gré, un encadrement très strict des marchés de dérivés, une mise sous
contrôle public des agences de notation, un démantèlement des paradis
fiscaux, la construction d’un pôle financier public européen sous contrôle
démocratique et enfin, une taxation internationale sur les transactions
financières, seule à même de juguler la finance et de financer les urgences
sociales et écologiques au plan mondial.






Source : http://www.lemonde.fr/opinions/arti...

Les auteurs : Aurélie Trouvé est coprésidente d’Attac France, Einar Már Guðmundsson est écrivain et membre d’Attac Islande.

Lire aussi : L’oligopole bancaire mène la danse http://www.reporterre.net/spip.php?...

23 septembre 2020
La réforme de la recherche « ne nous incite pas à prendre soin du monde dans lequel on vit »
Entretien
23 septembre 2020
Biodiversité : « Le déclin se poursuit » et la France ne fait (presque) rien
Info
23 septembre 2020
En Allemagne, les activistes d’Ende Gelände repartent au charbon
Info