Les Reposeurs attaquent la publicité avec des papillons

Durée de lecture : 4 minutes

24 octobre 2012 / Eva Deront (Reporterre)



Une nouvelle méthode de lutte non violente et gaie est lancée contre la publicité dans le métro


Usager du métro parisien ? Vous rentriez chez vous en début de soirée, la semaine dernière, il devait être entre 18 et 20 heures. Las, derrière la vitre de votre rame, vous promeniez un regard désabusé sur les limbes de la RATP, dont les créatures occupaient votre imaginaire en transit.

Ephèbes sur plage de sable fin (avec écouteurs dernier cri), sportifs renommés (buvant boisson chocolatée), actrices séduisantes (en tenue légère)…

Mais cette fois, votre œil s’est attaché à un détail incongru, et vous voilà sorti du coma métrolique. L’appétissant praliné, que vous aviez déjà aperçu sur les panneaux publicitaires géants des autres stations, a disparu sous un insolent « 50x70, c’est bien assez ! ». Une myriade de papillons repositionnables venant compléter cette nouvelle décoration.

Les chanceux bloqués à quai pour cause de surfréquentation auront tout loisir d’y déchiffrer : « sous les panneaux, le paysage », « la pub fait dé-penser », « faites l’amour, pas les magasins », messages renvoyant au site des Reposeurs.

Chaque jour depuis le 12 octobre, des petits groupes s’organisent pour recouvrir ainsi une partie du paysage publicitaire du métro. Cadres, étudiants, retraités, les Reposeurs œuvrent entre amis ou entre connaissances fraîchement rencontrées au rendez-vous quotidien, 18 heures place de la Sorbonne.

Entre 10 et 25 personnes s’y retrouvent, échangent leurs précédentes expériences, se répartissent des affiches et accueillent les nouveaux participants avec quelques conseils de pose (et de dépose). L’objet principal des discussions ? La publicité, mais surtout son format.

Car l’action des Reposeurs porte plus particulièrement sur les panneaux de 4 mètres par 3 du métro, avec une revendication très simple : enlever toutes les réclames présentes sur les quais et dans les couloirs, pour les remplacer par des affiches de 50x70cm, le format de l’affichage associatif, regroupées sur des surfaces de 2 m².

Ce qui aurait un double effet : une réduction quantitative de la publicité (en passant des 144 m² moyens d’affichage par station à 8 m²), ainsi qu’une libération de l’espace visuel, d’où seraient bannis les affichages géants ou animés, ressentis comme une agression.

Si l’aspiration à un « métro plus reposant » est sur toutes les lèvres, les raisons des Reposeurs varient : certains voudraient voir les espaces publicitaires reconquis par des artistes ; d’autres dénoncent la marchandisation du temps des usagers de la RATP.

Et beaucoup mettent en garde contre la duplicité des messages commerciaux : outre l’intériorisation de désirs étrangers, ils entraînent l’appropriation des codes utilisés par les publicitaires, souvent synonymes de sexisme, de violence, et d’objectivation des êtres vivants. Bien entendu, cet argumentaire se retrouve dans les actions d’autres mouvements anti-pub.

Mais les Reposeurs sont soucieux d’éviter tout amalgame : désobéissance « éthique » plutôt que « civile », aucun risque légal, actions et revendications ciblées (uniquement dans le métro et contre les affichages supérieurs au format 50x70cm), l’initiative se veut résolument humble et accessible à tous. Ce qui n’est pas pour déplaire aux voyageurs assistant au recouvrement, donnant parfois une idée de slogan ou un coup de main pour l’accrochage. Selon un sondage CSA publié le 18 octobre, 57 % des Franciliens seraient ainsi favorables à une limitation des affiches à des dimensions 50x70 cm.

Mais il est parfois difficile de rester concentré sur un objectif précis : nombreux sont également les voyageurs qui s’étonnent du cheval de bataille des Reposeurs ou ne retiennent que leur dénonciation de la publicité. Or c’est bien son format qui est ici mis en cause : comme le rappelle Georges, un habitué des sorties « reposantes », des Parisiens du XIXe siècle s’étaient déjà insurgés contre l’apparition d’enseignes publicitaires géantes, peintes sur la façade des immeubles.

Parmi eux, l’architecte Charles Garnier dénonçait en ces termes l’agression publicitaire et les « affichages agaçants » : « Ce n’est pas assez de me balayer les rues afin que mes pieds ne se crottent pas ; balayez-moi donc aussi ces adresses envahissantes qui se plaquent sur mon passage et m’éclaboussent les yeux. » (Revue des Beaux Arts, 1871).

Tous ceux qui partagent cette indignation esthétique et morale, sans pour autant vouloir renoncer à tout affichage, sont donc invités à préparer calicots, feuilles et papier adhésif, jusqu’au 26 octobre à l’heure du dernier métro.

Autre principe d’efficacité non-violente : l’action des Reposeurs, limitée dans le temps, ne dure que deux semaines et perdurera ensuite à travers une pétition. Plus que quelques jours, donc, pour se faire iconoclaste et introduire une distance salvatrice entre la publicité et son réceptacle, nos mirettes.






Source et photo : Eva Deront pour Reporterre

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