Les architectes français, bétonneurs sans grâce

Durée de lecture : 6 minutes

7 décembre 2008 / Denis Baupin



Paris voudrait, paraît-il, des tours hautes. Mais les architectes qui y réfléchissent oublient qu’au XXIe siècle, on ne peut penser la ville hors changement climatique et écologie.

Début décembre étaient conviées à l’Hôtel de Ville la dizaine d’équipes d’architectes et urbanistes chargés par Sarkozy de réfléchir au Grand Paris. Evénement en tant que tel – que tous ces grands noms soient présents ensemble à l’Hôtel de Ville – mais exercice finalement assez décevant tant les propos restèrent conformistes.

Au titre de ma délégation [de Conseiller de Paris] (développement durable, environnement, plan climat), j’étais convié à m’exprimer aux côtés de mes collègues Anne Hidalgo (urbanisme), Pierre Mansat (Paris métropole), Christian Sautter (économie), Jean-Louis Missika (innovation), Annick Lepetit (déplacement).
Les équipes devant planché, dans le cadre de la feuille de route donnée par le Président de la République, sur leur conception de la « ville post Kyoto » [post-protocole de Kyoto sur le changement climatique], on aurait pu penser que mon intervention évoquant la ville post pétrole, les ruptures en cours (économiques, énergétiques, écologiques), la nécessaire sobriété, la robustesse des territoires face aux crises (robustesse écologique, sociale, économique), la responsabilité vis-à-vis des générations futures, les éco-quartiers plutôt que le gigantisme et le gaspillage, les trames vertes pour favoriser la biodiversité et la résistance aux épisodes climatiques extrêmes (canicules) auxquels réfléchissent toutes les grandes villes du monde, les énergies renouvelables pour diminuer la dépendance pétrolière, les circuits courts pour tisser un nouveau lien ville-campagne, la logistique urbaine pour alimenter la ville de façon plus écologique etc., et osant poser la question « le périphérique : vaut-il mieux le cacher derrière des murailles ou le transformer ? » ... ne soit pas forcément plébiscitée, mais qu’elle rencontre au moins des préoccupations partagées, déjà réfléchies par ces équipes.

Je ne me faisais certes pas d’illusions ! Au vu des mines contrites de mes collègues élus, j’ai eu sans surprise la confirmation que de telles grilles d’analyse n’étaient toujours pas partagées, dérangeaient. Mais à écouter un Castro (qui entama ses propos d’un « Ouf, on n’est plus en période d’élection, on peut se lâcher, il n’est plus interdit de critiquer Baupin ! »), visiblement toujours nostalgique de la ville livrée à l’automobile des années 80 , ou un Nouvel qui se prétend écologiste (sic) « mais pas comme Baupin ou Contassot », je ne peux m’empêcher de penser : « Décidement, le vieux monde a du mal à laisser place au nouveau ».

Quel dommage pourtant, que tant d’intelligences réunies débouchent sur si peu d’innovation, si peu d’audace. Qu’un Cantal-Dupart (membre de l’équipe Nouvel) ose dire : « Mais quand Paris se décidera-t-il à faire de l’urbanisme, à penser aux gens avant les formes », que des équipes osent dire (quelle audace dans les salons de l’Hôtel de Ville !) qu’il faut arrêter de penser chaque territoire de l’Ile-de-France uniquement dans son rapport à Paris, donne un peu d’air frais… mais quelle déception quand cela se termine inévitablement par la construction d’une tour Nouvel au centre de Paris ! Le Sdrif [Schéma direction de la région Ile-de-France] honni est pointé du doigt : il ose proposer qu’on densifie la petite couronne, risquant de noyer la grandeur de Paris (« Comme Notre-Dame, pas assez haute, est noyée par les bâtiments voisins ») et c’est pour ça que c’est au centre qu’il faudrait construire toujours plus haut ! A les entendre, on finirait par croire que le passage du « petit Paris » au « grand Paris » ne sera pas territorial mais vertical !

Quant au périphérique, que n’avais-je osé dire ? La « poétique » m’en avait visiblement échappé ! Et chacun d’expliquer comment le cacher, le couvrir, l’encadrer. Aucun pour avoir l’audace de penser que dans la « ville post Kyoto », on n’a pas forcément besoin d’une autoroute en cœur d’agglomération, que cette vaste bande de territoire qui fracture pourrait être reconquise, transformée, urbanisée, civilisée, pour autant qu’on développe parallèlement les transports en commun prévus au Sdrif.

Heureusement qu’il y a les équipes étrangères (italienne, allemande, anglaise) pour lesquelles « post Kyoto » semble vouloir dire quelque chose, qui s’interrogent sur la gestion de l’eau et de l’énergie, sur la complémentarité entre social et écologie, qui pensent la ville mixte dans ses fonctions et ses populations… Du côté des équipes françaises, en tous cas les plus connues, on a l’impression que la commande de Sarkozy fait remonter à la surface trente ans de frustrations, d’envies de modeler Paris à leur image, de projets contrariés qui tout à coup peuvent de nouveau s’exprimer… en oubliant tout simplement qu’on est en train de changer d’époque, que leurs réponses d’hier déjà peu pertinentes le sont encore moins aujourd’hui.

Mais le moment de vérité est peut-être ailleurs, quand Delanoë (qui rejoint la réunion en cours pour faire son intervention) explique de façon franche et crue le bras de fer avec Sarkozy, la lutte de pouvoir entre l’Etat et Paris, l’agressivité personnelle qu’aurait Sarkozy à son égard, feignant de s’en étonner… et lâchant : « De toutes façons, pour ce qui me concerne, j’allais vous dire : mes amis s’en sont déjà chargé ! ».
Oui, indéniablement, derrière ces questions de « grand » Paris, de tours toujours plus hautes que celles du voisin, il y a visiblement des enjeux tout autres que l’avenir de la ville, les besoins de ses habitants, la capacité à rendre l’avenir plus vivable…





Denis Baupin est conseiller Verts de la ville de Paris
Source : www.denisbaupin.fr

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