Les éoliennes filles du big business et du greenwashing

7 mai 2013 / Alain Ravayrol

Dans l’Aude, la concentration des éoliennes conduit les écologistes à s’interroger : « Le problème est l’état d’esprit qui permet ce niveau de destructions cumulées, avec, dans le cas des énergies renouvelables, un étendard de bonne conscience de couleur verte ».


Sur le fond, ce qui est paradoxal n’est pas le fait de se poser des questions sur les paysages dans un département des plus ventés (on conteste bien l’exploitation des gaz de schistes là où ils se trouvent !) mais plutôt le fait de ne pas s’en être préoccupé plus tôt, car aujourd’hui il n’ y a pas un seul point de vue des Corbières affranchi de la vue de ces objets.

La région méditerranéenne est un spot de biodiversité et, économiquement, un spot touristique. Il est donc impératif que les décideurs se posent ce genre de question. Il est aussi urgent qu’ils se la posent pour tous les aménagements car le niveau d’artificialisation des sols est ici tel que nous sacrifions à grande vitesse le capital de nos piliers économiques, qu’il s’agisse des terres agricoles ou des espaces naturels.

Mais, à mes yeux, le problème majeur du développement éolien comme du photovoltaïque en plein champ n’est pas d’abord celui de la mort de busards cendré, la transformation de centaines d’hectares de nourriture en mégawatts ou la perturbation de mes songes quand j’ai le cul posé sur un caillou au sommet d’une colline languedocienne.

Le problème est l’état d’esprit qui permet ce niveau de destructions cumulées, avec, dans le cas des énergies renouvelables, un étendard de bonne conscience de couleur verte. Car les industriels de ces secteurs ressemblent à s’y méprendre à ceux du nucléaire ou des énergies fossiles (Areva, Total, GDF Suez, Alsthom, Bouygues...), ils en sont souvent les avatars en greenwashing (EDF énergies nouvelles, Véolia environnement...).

Corruption légale

La « corruption légale », permise dans la société par la prééminence de l’enjeu comptable qui transforme les élus locaux et les responsables associatifs en gestionnaires et enterre la réflexion politique, est l’outil de base dans la mallette des multinationales. La « corruption légale » accompagnée du chantage à l’emploi se renforce ici d’un chantage à la responsabilité écologique.

Au début du développement de cette filière, le mitage a été favorisé par l’opportunité de taxe professionnelle pour de petites communes rurales en mal de ressources et il continue aujourd’hui dans un système de spéculation foncière qui promet aux propriétaires fonciers et aux communes des revenus locatifs inespérés pour des sols par ailleurs peu « productifs », cela avant la moindre obtention d’un permis de construire.

L’arrogance de pouvoir qui s’appuie dès les premiers contacts sur le poids financier des « développeurs » peut dès lors s’exprimer à chaque étape des procédures visant à évaluer la pertinence et l’innocuité de ces projets, ainsi que par le lobbying organisé par le « syndicat » des énergies renouvelables dont la liste des membres peut donner une idée de l’influence ou par France Energie Eolienne (1 et 2).

Les contraintes techniques parfaitement connues et maîtrisées permettent une rapide identification des sites favorables, le blocage foncier est rapidement éliminé par l’argent mis sur la table, l’ultime objectif est donc l’obtention du permis de construire. Dans cette procédure, ce sont les questions environnementales qui s’avèrent les plus complexes et font office de dernier recours.

Ce sont elles aussi qui ont été dénoncées par l’ex président Sarkozy tout autant que par l’actuel président socialiste du Languedoc-Roussillon et que l’actuel pouvoir veut lever au bénéfice de ces lobbies.

En effet, les enjeux politiques forts, liés au foncier, sont neutralisés par le droit de propriété et soumis à un simple avis de commissions et représentants socio-professionnels qui doivent souvent se prononcer au bénéfice d’intérêts particuliers qu’ils représentent et au détriment d’enjeux sociétaux de long terme (préservation des terres agricoles, de la biodiversité, etc.) qu’ils ne peuvent défendre que dans les discours.

Etudes contrôlées par ceux-là même qui vont détruire

Les fameuses contraintes environnementales (protection des paysages, de la biodiversité), qui doivent être étudiées dans les dossier de permis de construire, suivent le cours classique des études commanditées et contrôlées par ceux-là même qui vont détruire. Ce premier enjeu du rapport de force entre l’industriel et le bureau d’étude (BE) peut donc être abordé selon différentes stratégies sachant que l’objectif de l’industriel est bien de faire apparaître des enjeux environnementaux faibles ou modérés. Pour ce faire ils peuvent :

- viser une autonomie de compétence ;
- fragmenter, compartimenter les études des différents thèmes puis les faire assembler (édulcorer ?) par un bureau d’étude à leur solde ;
- faire travailler plusieurs BE sur un même thème et retenir l’étude la moins disante en terme d’enjeux ;
- être suffisamment convaincants auprès du BE pour lui faire percevoir des perspectives futures alléchantes contre rédaction pas méchante ;
- ne rien faire de particulier, les BE ayant intégré le point précédent.

Cette somme de travail sera ensuite soumise à avis des services de l’Etat dont la RGPP [réforme générale des politiques publiques] a par exemple permis de transformer un ministère de l’Environnement en un ministère d’aménageurs et la crise à transformer les préfets comme les ministres en représentants de commerce.

Et ce sera souvent lorsque les agents des services de l’Etat auront fait leur travail de manière consciencieuse (c’est-à-dire avec la connaissance et l’adhésion aux textes du code de l’environnement ou de l’urbanisme) que le premier grain de sable pourra apparaître. Ces mêmes députés qui auront voté ces textes pourront ensuite indiquer à la vindicte populaire, l’administration zélée ou la Commission européenne.

Enfin, illusion de démocratie, une enquête publique permettra au citoyen de se prononcer à condition d’être retraité, cultivé et impliqué. Quand au militant il sera rapidement identifié par le commissaire enquêteur (lui même retraité, serviteur de l’Etat, indépendant et neutre mais ne s’étant pas trop fait remarquer dans l’excès de zèle critique) qui aura pour charge de donner un avis reflétant les propos des citoyens qui auront eu le temps et les capacités culturelles de l’être.

Le graphisme délicat des moulins à vent

Une fois le permis de construire accordé, il faudra qu’ EDF fasse fructifier son image d’énergie nouvelle en nous collant à tous vents ce graphisme si délicat des moulins à vent. Mais également en sollicitant contre monnaie sonnante et trébuchante, des associations d’éducation à l’environnement pour faire visiter ses oeuvres à nos chères têtes blondes.

Ces mêmes associations qui pourront sanctifier le belle parole en contribuant favorablement à l’étude d’impact. Les développeurs pourront également au travers de clauses de confidentialité, cacher les cadavres sous le tapis, bloquer les publications gênantes, compenser en cultures à gibier et soins à la faune sauvage.

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Notes :

(1) « Nous maintiendrons également l’attention des décideurs publics afin d’obtenir une adoption rapide des mesures d’urgence et afin de lever le carcan administratif qui nous étouffe. » FEE, objectifs et missions.

(2) Lettre au préfet de région Languedoc-Roussillon.




Source : Courriel à Reporterre. Alain Ravayrol est naturaliste.

Photo : Tous les cadeaux

Consulter par ailleurs le DOSSIER : L’éolien est-il écologique ?



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