Les fausses performances du réacteur EPR

Durée de lecture : 7 minutes

12 septembre 2009 / Monique et Raymond Séné

L’EPR « consommera moins de combustible, produira moins de déchets, aura un meilleur rendement ». Publicité mensongère. Et derrière l’EPR se cache une nouvelle doctrine de sécurité nucléaire qui se prépare à l’accident.


Dans l’article publié dans Le Monde du 3 février 2009 concernant l’EPR (European PressurisedReactor) les auteurs ont repris les données techniques fournies par AREVA NP, sans faire le moindre effort de compréhension, sans faire preuve du moindre esprit critique.

Et pourtant, il y a à faire.

Lors du débat Public sur l’EPR (2005-2006) le pétitionnaire (EDF) et le constructeur (AREVA) avaient présenté ces mêmes données, ce à quoi nous avions simplement objecté qu’à défaut de pouvoir en contrôler la véracité, cela s’assimilait à de la publicité mensongère. Afin d’avoir accès à ces données, une convention fut signée entre le GSIEN (Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire), EDF et la CPDP (Commission Particulière du Débat Public), convention nous permettant un accès au rapport provisoire de sûreté de l’EPR.

L’analyse faite par le GSIEN du dossier EDF de l’EPR figure en annexe du rapport de la CPDP. Puis un groupe de travail du CSSIN a également produit un rapport. Ce groupe pluraliste, qui comprenait, outre des membres du CSSIN, des représentants d’EDF, AREVA NP, CEA et des spécialistes extérieurs, était piloté par le professeur J.M. Loiseau, professeur de physique nucléaire à Grenoble.

Les conclusions de ce groupe contredisent les assertions publicitaires relatives à l’augmentation du rendement, à la diminution des déchets et à la consommation d’uranium. Mais, alors que ce CSSIN fut créé pour être un groupe de sages placé auprès du ministre de l’industrie, il est clair que les décideurs politiques, président de la République en tête, préfèrent écouter les sirènes de la communication d’EDF et d’AREVA, plutôt qu’un avis consensuel basé sur des données scientifiques.

Quelles sont ces données pour le moins bizarres citées dans l’article du Monde ? :

- Le rendement : « augmentation de 35% », écrit le journaliste.

Que ne s’est-il point renseigné auprès de physiciens nucléaires, de spécialistes des réacteurs, ou tout autre personne de bonne foi. La physique nous apprend que l’énergie obtenue dans un réacteur provient de la fission des atomes d’uranium 235 (et du plutonium qui s’y forme). Chaque fission produit, en moyenne 200 MeV, donc pour produire un Joule il faut 31 milliards de fissions. Quel que soit le type de réacteur, du « vieil UNGG » (Uranium Naturel-Graphite-Gaz) à l’EPR (European Pressurised Reactor), dit de 3e génération, il faut le même nombre de fissions pour produire la même quantité de chaleur. La seule différence peut provenir du rendement du groupe turbo-alternateur qui va produire l’électricité. Une amélioration, forcement limitée puisque ces machines produisent de la vapeur à des températures voisines, peut provenir de ce rendement. Dans le cas de l’EPR, il s’agit de quelques %, loin de ce qu’écrit votre journaliste et de ce qu’EDF indique dans ses prospectus.

- Les déchets radioactifs : « diminution de 30% » ... en activité ou en volume ?

Pour le combustible : pour la même quantité d’énergie produite, comme nous venons de le voir, il faut le même nombre de fissions... donc cela donne la même quantité de produits de fission. EDF nous répond que pour des raisons économiques, le combustible est prévu pour être remplacé moins souvent, pour « faire des campagnes plus longues ». Nous sommes ramenés au même problème : pour durer plus longtemps il faut « mettre plus de combustible », en l’occurrence, avoir un taux d’enrichissement en uranium 235 plus important.

Le résultat est que pour une même quantité d’énergie produite, nous avons la même quantité de radioactivité, dans un volume plus petit. Ce qui ne change rien au problème des déchets de haute activité.

Il y aura également un volume plus faible de structures constituant les combustibles.

Oui, mais comme elles restent plus longtemps dans le flux neutronique du coeur, leur activation sera plus importante et la radioactivité contenue sera globalement la même. Comme le paramètre qui compte pour ces déchets est l’activité totale et non leur volume, il n’y a aucun gain.

- « 17% de combustible en moins », oui, en volume. Mais ce combustible doit être plus enrichi en uranium 235 (le seul isotope de l’uranium naturel qui soit directement fissile). La triste réalité est que pour pouvoir enrichir à un taux plus élevé le combustible, il faut appauvrir une quantité plus importante de minerai. On retombe dans la même situation que précédemment : à quantité d’énergie produite égale, correspond la même quantité d’uranium 235 brûlé, donc la même quantité d’uranium naturel.

Tous ces chiffres affirmés officiellement ont une réalité scientifique aussi bien établie que les taux de diminution des rides dans les publicités pour cosmétiques.

Mais alors, pourquoi tous ces choix techniques ? Il nous apparaît qu’ils servent à justifier l’annonce d’un coût du kWh produit plus bas, niveau qui ne peut être obtenu que par un gain sur la disponibilité de la machine. Un rechargement en combustible tous les 2 ans, comparé à un tous les ans ou tous les 18 mois, diminue le temps d’arrêt, donc augmente le temps de production. Il est d’ailleurs prévu que certaines interventions de maintenance dans le bâtiment réacteur puissent se faire réacteur en marche.

Mais alors, quid de la radioprotection des travailleurs ? Ceci est une autre
question que les travailleurs des centrales feraient bien d’étudier.

La déclinaison est immédiate : campagnes plus longues, donc combustible plus enrichi, donc taux de combustion plus élevés, d’où risques supplémentaires. Donc quand on présente le récupérateur de « corium », ce mélange en fusion, de combustible, de matériaux de structure, de béton,... comme une avancée pour la sûreté, ne serait-ce pas plutôt, une tentative pour compenser l’augmentation des risques ?

- D’où la question : a-t-on globalement augmenté la sûreté de l’EPR ?

Nous ne pouvons qu’être inquiets. L’ancienne doctrine consistait à mettre en oeuvre des moyens destinés à sauver la cuve du réacteur en cas de fusion du coeur. Aujourd’hui, on considère qu’en cas de fusion du coeur, la probabilité de percement de la cuve est tellement importante qu’il est indispensable de prévoir un système destiné à récupérer le corium sous le bâtiment.

On est passé de l’axiome de la sûreté absolue à la certitude de l’occurrence d’un accident, à tel point qu’on travaille sur le post-accidentel et l’acceptabilité de cet accident par les populations.

Il y a quelques années, dans les débats entre promoteurs et esprits critiques, le promoteur comparait la dangerosité du nucléaire avec celle des mines. Il est vrai qu’avant Tchernobyl, la comparaison pouvait sembler pertinente. Mais à la réflexion, on voyait qu’il manquait un volet à l’analyse : Pourquoi a-t-on investi autant d’efforts dans le nucléaire et si peu dans les mines ?

La réponse est apparue après l’accident de Three Mile Island en 1979. Un incendie, un coup de grisou dans une galerie va provoquer 100, 400, 1000 morts... et l’exploitation du site va reprendre 15 jours, un mois plus tard. A TMI, un coeur de réacteur, tout neuf, qui fond... pas un mort... mais c’est plusieurs milliards de dollars perdus, puis encore plusieurs milliards de dollars qui devront être dépensés pour le démantèlement...

La conclusion est cyniquement simple : la sûreté n’est pas là pour protéger les vies humaines, mais l’investissement que représente l’outil de production.

Aujourd’hui vient s’ajouter un autre paramètre. Si, suite à un incident, même mineur pour l’installation, des rejets imposaient une évacuation des populations proches, on risquerait un rejet du nucléaire dans l’opinion publique, et ce rejet serait une catastrophe pour tout ce pan de l’industrie dont « le président Sarkozy veut faire (des EPR) la vitrine du savoir faire nucléaire français ».




Source : http://resosol.org/Gazette/2009/251...

Lire aussi : L’EPR finlandais se révèle un gouffre financier http://www.reporterre.net/spip.php?...

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