Les grandes entreprises se fichent de l’environnement‏

Durée de lecture : 6 minutes

6 novembre 2013 / Elisabeth Schneiter

Candides ou cyniques, certains, tel Brice Lalonde, croient que les grandes entreprises ont le réel souci de préserver l’environnement. Mais l’examen de la réalité montre que seul le profit dirige les actions des entreprises.


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Brice Lalonde, Conseiller spécial du Pacte mondial de l’ONU (Organisation des Nationes unies), était mercredi 23 octobre 2013 l’invité du Comité 21 sur le thème : 2015 et après.

Il s’est émerveillé du rôle des entreprises dans le développement de la planète, « En deux siècles elles ont changé le monde ! » Puis il a fait remarquer que 2015 marque une échéance importante, celle des OMD (Objectifs du millénaire), fixés par l’ONU en 2000 pour lutter contre la pauvreté.

Pour lui, l’avancée majeure de Rio+20, dont il était l’un des coordinateurs exécutifs, a été d’instaurer des Objectifs pour le développement durable (ODD), « pas seulement pour les pauvres comme les OMD, mais pour l’humanité toute entière ! C’est complètement nouveau ! » s’est-il exclamé, « …une décision extraordinaire et imprévue, … qui pourrait modifier toute la dynamique de la coopération internationale au cours de la prochaine décennie ! »

"Certaines entreprises sont devenues plus puissantes que les Etats"

« Tout est négocié politiquement, a-t-il expliqué, mais comme certaines entreprises sont devenues plus puissantes que certains Etats… l’ONU leur demande de l’aider et d’aider aussi les États. »

Le Pacte mondial de l’ONU a donc pour mission de rallier les entreprises sur dix engagements (solidarité, égalité hommes femmes, développement durable, etc.), et elles sont déjà 8 000 à participer. Il a dit que si elles ne respectent pas les engagements, « elles sont tout simplement ’delisted’, euphémisme américain pour dire, viré ».

Pourtant, le fait que ce soient les entreprises elles-mêmes qui évaluent, par un rapport annuel, leur propre performance et leur respect ou pas des objectifs, sans vérification de l’ONU, n’est pas très rassurant.

Brice Lalonde -

Évidemment, a-t-il fait remarquer, « il existe une tension entre la croissance économique et les limites planétaires, on pourrait même parler de bataille… » mais Brice Lalonde croit que les entreprises, « qui ont par nature l’espoir de durer plus longtemps que des politiciens au pouvoir, sont parfois plus mobilisées que les gouvernements ». Comme exemple de leur indépendance et de leur vision à long terme, il cite le fait que certaines en Europe aient décidé de supprimer le rapport trimestriel aux actionnaires !

Les entreprises attaquent

J’étais venue parce que la question de savoir comment l’humanité va gérer les problèmes de la planète après 2015 me semble brûlante : les océans sont quasiment vides de poissons, remplis d’ordures, et bientôt radioactifs grâce à Fukushima. L’eau propre manque à un bon milliard d’êtres humains. L’air est de plus en plus irrespirable dans de nombreuses villes. Les sols sont détruits par l’agriculture chimique. Le climat est sens dessus dessous, et la géo-ingénierie évoquée comme une solution possible dans le dernier rapport du GIEC semble une technique mégalomaniaque dont personne ne connaît encore les conséquences.

Le Comité 21 est un réseau d’acteurs engagés dans la mise en œuvre du développement durable. Pourtant les questions, ce matin-là, sauf une sur le nucléaire, sont restées très technocratiques, abstraites, comme si les intervenants étaient surtout soucieux de montrer qu’ils maîtrisaient eux aussi les détails de procédure dans les négociations internationales en cours.

Personne dans l’assemblée n’a abordé la question du pouvoir grandissant des lobbies (et donc des entreprises) et de leur capacité à influencer les acteurs politiques, la Commission européenne et les États-Unis.

Ni le fait que non contentes de contrôler un nombre croissant d’acteurs politiques, de chercheurs, d’institutions internationales…, les entreprises attaquent désormais en justice les pays qui osent vouloir changer de cap pour protéger leur territoire, la santé de leur peuple ou leur forêt.

L’entreprise suédoise Vattenfall a ainsi attaqué l’Allemagne, après la décision du gouvernement fédéral allemand en 2012 de supprimer progressivement l’énergie nucléaire. Elle demande 3,7 milliards d’Euros en compensation des bénéfices perdus suite à l’arrêt de deux de ses centrales.

Philip Morris a attaqué l’Uruguay et l’Australie sur leurs lois anti-tabac. Chevron, qui a déversé plus de 18 milliards de gallons d’eaux usées toxiques en Amazonie équatorienne, attaque l’Équateur au tribunal à New York et lance une campagne de relations publiques mondiale pour renverser le jugement qui la condamne à payer une amende de 19 milliards de $.

L’intention des entreprises semble être d’ériger le profit en un droit, opposable à la souveraineté même des États.

Arriveront-ils à temps ?

Quelles avancées positives, sur le plan international, depuis le rapport du Club de Rome en 1972, dont les prévisions se vérifient chaque jour ? Depuis la première conférence de Rio en 1992 ?

Les OMD, les ODD, les Neuf frontières et les Dix priorités pour l’humanité… ! En quarante ans les écologistes n’ont-ils réussi qu’à organiser des conférences et à fixer des objectifs ?

La lenteur des négociations internationales visant à protéger l’environnement semble inversement proportionnelle à l’avancée rapide des entreprises exploitant la nature, les hommes, les femmes et les enfants, et imposant peu à peu leurs volontés aux États et aux peuples.

Les accords de libre-échange, négociés dans un quasi secret, sont l’un des outils de prise de contrôle de l’économique sur le vivant. Les entreprises pilotent ces discussions, ouvertement et indirectement, pour faire avancer leur « droit au profit ».

Par exemple, le TTIP, Pacte transatlantique sur le commerce et l’investissement. Il ne s’agit pas seulement de baisse des tarifs douaniers, mais de la suppression des normes « non nécessaires » ou « non raisonnables », existantes ou à venir, pour protéger l’investissement contre l’expropriation indirecte provoquée par des réglementations qui nuisent à l’expansion des firmes et de leurs bénéfices.

Ce traité donnerait aux entreprises des droits qui primeront sur les droits humains et chaque pas en avant dans cette voie semble une étape vers une gouvernance globale sous l’influence des plus riches, sans considération pour les personnes ou la nature.

D’autres accords semblables sont en cours de négociation, notamment entre l’Europe et le Canada.

Eyes wide shut

En vérité, bon nombre de multinationales se mobilisent pour empêcher, du mieux qu’elles le peuvent, la mutation du système actuel gouverné par le profit et le capital, vers une nouvelle organisation sociale citoyenne pensée par et pour les humains et leur environnement.

Il m’a paru étrange que personne ce matin-là, que personne ne semble s’en apercevoir.



Source : Courriel à Reporterre.

Photos :
. Brice Lalonde : Le Point
. Image de Une : Econov
. traité de libre-échange : le blog de Victorayoli.

Lire aussi : Le coup de gueule de Naomi Klein contre l’alliance des écolos et des capitalistes

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