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Tribune —

Les journalistes sont-ils des amis, des ennemis, des témoins ?

Au Camp Action Climat de Notre Dame des Landes, de vifs débats ont eu lieu relativement à la question de savoir s’il fallait ou non accepter les journalistes, et comment. Laure Noualhat, de Libération, a ainsi été empêchée de camper. L’analyse ci après apporte un éclairage utile.

Autour des thèmes pourtant intelligents de la décroissance, de l’écologie, de l’économie solidaire etc. se développent des groupes assez fermés et plutôt paranoïaques qui se « forment à l’action pour créer un rapport de force » avec l’autorité autour des questions écologiques. Rencontre avec les « Amis de Silence »...

Vendredi 7 août, Libération a publié un reportage au Camp Action Climat, organisé entre autres par les Amis de Silence à l’occasion d’un rassemblement d’activistes écologistes à Notre-Dame-des-Landes. La journaliste, qui a eu bien des difficultés à effectuer son travail, raconte ses mésaventures avec les membres du camp http://www.liberation.fr/terre/0101.... Les participants refusent la présence des médias, leurs interdisent l’accès au site ou leur flanquent un accompagnateur obligatoire. La raison ? La presse caricature.

Et cela est vrai. Indéniablement, les journalistes préfèrent ce qui est « sexy » (par opposition à ce qu’ils considèrent comme ennuyeux) ou ce qui attise l’émotion. Ce mode de fonctionnement est enseigné dans les écoles, entretenu dans les rédactions, validé par les audiences ou les ventes (donc par vous). Une analyse fine de la réalité sera toujours supplantée par une image ou une info « forte ». Des raisons économiques (l’investigation coûte cher : demande du temps) et politiques (l’autocensure est forte dans le milieu) abondent dans le même sens.

Pour autant, cela a-t-il un sens de réunir une assemblée extraordinaire « présence d’un journaliste sur le camp », et finalement de refouler l’envoyée spéciale ? Je n’en suis pas certain, et je crois même que cela dénonce une dérive inquiétante de certains mouvements écologistes ou altermondialistes.
Typiquement, je vois trois attitudes possibles face aux médias : transparence totale et pédagogie, connivence et manipulation ou bien contrôle, fermeture et opacité. J’ai été amené comme réalisateur à côtoyer ces trois modes de fonctionnement. Évidemment ces tendances se mêlent, et la position varie d’un individu à l’autre, mais on peut dégager une logique dominante dans chaque groupe.

La première attitude est en général prédominante dans les collectifs où l’action prime le bavardage, où les gens sont impliqués dans un projet constructif et concret. L’arrivée d’un média est perçu comme un phénomène périphérique, comme une source potentielle d’ennuis ou d’appuis, au même titre que n’importe quel autre facteur. Les personnes qui travaillent sur un projet concret, tangible et généreux, lorsqu’ils sortent des sentiers battus, voient se lever autour d’eux une foule d’obstacles et de soutiens dans toutes les directions. Bouleverser les habitudes, les conforts, les petits systèmes locaux de retour d’ascenseur ou simplement les idées reçues prend nécessairement la forme d’un combat - mais d’un combat de sa propre détermination à l’épreuve de la société. Le journaliste est donc perçu comme l’un de ces éléments dont on ne peut pas savoir à l’avance ce qu’il apportera. En général, dans ces groupes, on n’a rien à cacher, on accepte les caméras, et l’on explique sa démarche, on a besoin de la faire connaître. L’effort de construction prime, et le journaliste ne deviendra pas le centre du monde, même s’il le prend mal. Mais on trouvera le temps de lui parler sincèrement. C’est ce que j’ai vécu, par exemple, avec le Jardin Solidaire ou avec la Brigade des Activistes Clowns.

Le second cas est typiquement celui du monde politique, extrêmement rompu à l’exercice. On manie en « in » et le « off », on se tutoie, on fait partie du même monde ! On attend chacun quelque chose de l’autre, et l’on accepte implicitement de danser la valse diplomatique au nom de cet intérêt. On est allé assez loin en France dans ce petit jeu, si bien que Reporters sans frontières classe en 2008 l’indépendance de la presse française au 35e rang mondial derrière le Ghana, la Grèce et le Mali. Les grandes entreprises jouent aussi habilement de ce petit jeu, qu’elles alternent avec la troisième posture...

Et c’est justement cette troisième posture qu’ont choisi nos amis du Camp Action Climat. Ils partent du principe que les médias sont forcément nuisibles. Ils veulent que ces derniers relayent exclusivement leur façon de voir. Tout ce qui pourrait être interprété autrement leur paraît dangereux, et doit donc être contrôlé. C’est de cette façon que la journaliste de Libération, forcé de suivre des accompagnateurs dans le camp écrit « Au fond de moi, j’ai l’impression d’être partie en reportage en Corée du Nord, toutes choses égales par ailleurs. »

Je me suis retrouvé exactement dans la même situation durant l’été 2007. Avec L’Alphabet Désiré, qui sont mes amis avant d’être un groupe de chanson-poésie française, nous étions partis faire à notre manière une « tournée » estivale en France. Nous proposions à des particuliers d’organiser chez eux une soirée Concert (L’Alphabet Désiré) + Film documentaire (Mon film « Ce Jardin-là ») pour laquelle nous nous rémunérions en faisant tourner un chapeau. Nous avions entendu parler du rassemblement des « Amis de Silence », et intéressés par leurs thématiques écologiques, nous avions imaginé naïvement débarquer à l’improviste et leur proposer gratuitement le film et le concert. Je suivais le groupe avec une petite caméra, et j’ai donc filmé notre arrivée... assez peu silencieuse. Je vous propose de découvrir la scène...

Nous avons finalement déposé la caméra et nous nous sommes baladés sur le camp. Tout de suite des rumeurs ont commencé à circuler comme quoi nous étions des journalistes et que nous voulions faire un reportage en cachette. Les gens se parlaient à l’oreille en nous regardant de loin... Nous étions éberlués. Ils nous ont expliqué que si une seule personne refusait d’être filmée on devait interdire la caméra. A notre proposition de concert nous nous sommes vus répondre « on a notre propre musique ». Après environ une heure de discussion, des individus sont venus nous demander de quitter les lieux. Ils nous expliqués qu’ils étaient non-violents et qu’ils ne pourraient donc pas nous évacuer de force, mais qu’ils resteraient là à nous entourer jusqu’à ce que nous partions... Ce que nous avons fait après avoir rencontré quelques jeunes gens « embrigadés » dans ce mouvement et eux-mêmes un peu dépassés par l’état d’esprit général.

Je suis certain qu’il se passe des choses intéressantes entre les participants à ces réunions. Nombre des techniques qu’ils exposent sont intéressantes, tout n’est certainement pas à jeter, rien n’est jamais monolithique. Mais ce qui m’intéresse dans ce billet, c’est d’exposer une face peu connue et peut-être nouvelle des mouvements écolos.

Ce genre de fonctionnement signe à mes yeux les contradictions d’un groupe, qui consciemment ou inconsciemment, a quelque chose à cacher. Dans ce genre de situation, c’est peut-être ce que le collectif se cache à lui même qu’il craint de voir dévoiler par un tiers. Dans le cas des « Amis de Silence », en discutant un peu sur le camp, nous avons cru comprendre que l’association fonctionnait sur un mode très autoritaire, très rigide, presque militaire. Il ne revenait pas à chaque individu de devenir responsable. C’est le groupe, à travers sa hiérarchie et ses multiples commissions qui semblait décider de tout, mené ou influencé de façon informelle par un groupe plus petit, composé, entre autre, des fondateurs de l’association. Je voyais dans cette uniformisation, et dans cette crainte systématique du « dehors » tous les ingrédients de la dictature et de la propagande. J’ai été frappé de l’énergie dépensée à « contrôler » ; « filtrer » ; « interdire ».

Lorsque je lis dans Libération, deux ans après ma rencontre avec les « Amis de Silence », que ces gens décident aujourd’hui de se radicaliser, qu’ils cherchent à créer un « rapport de force » avec les autorités, je me dis que nous avons là la graine d’un fascisme vert ; un prélude, peut-être, à des actions violentes au nom de l’écologie ; facteur supplémentaire de décrédibilisation des alternatives au néolibéralisme, de déstabilisation et de division de la population ; pour le plus grand bonheur des détenteurs du pouvoir, qui ne manqueront pas d’utiliser le phénomène à leur profit.

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