Les livres, ça sert aussi à faire l’écologie

Durée de lecture : 5 minutes

28 mars 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Le Prix « Une Autre Terre 2014 » a été décerné à Paris. Lauréat : La Constellation du chien, de Peter Heller. Reporterre a suivi les délibérations d’un jury jeune et hétéroclite.


Pour changer le système, Reporterre vous parle souvent de l’agriculture, de l’énergie, des transports, de la monnaie, du recyclage, du vivre-ensemble, de l’alimentation ou des modes de consommation en général, parmi tant d’autres alternatives. Et les livres, dans tout ça ?

Le Prix « Une Autre Terre » leur redonne voix au chapitre. En récompensant officiellement « un roman d’anticipation pour sa prise en compte des problématiques sociales et environnementales », ce concours créé en 2007 rappelle que la littérature est un outil indispensable à la sensibilisation et au dialogue collectif.

« Nous ne voulions pas en faire un concours réservé aux professionnels, mais un espace de dialogue avec les citoyens curieux et/ou passionnés », explique Sylvain, un des organisateurs. Aucun des sept membres du comité d’organisation du Prix n’est issu du monde littéraire.

De fait, le pari semble réussi : si quelques libraires et bibliothécaires - ainsi qu’une bloggeuse de « littérature en SF » (comprendre Science-Fiction) – ont répondu présent, la trentaine de participants volontaires réunis à Paris samedi 22 mars à La Ruche, constitue un jury bigarré, qui brasse autant de profils socio-professionnels que de générations. Au côté de quelques retraités dont on devine les bibliothèques bien fournies, on trouve une population plutôt jeune.

Marie-Rose, 26 ans et en recherche d’emploi, y participe pour la première fois car elle a vu cette expérience comme « une incitation à la lecture ». Elle a découvert l’existence de ce concours sur les réseaux sociaux, comme Pauline, soulagée d’avoir pu terminer à temps la lecture du dernier livre le matin même.

Certains se lancent dans le projet par goût pour la lecture, comme cette Rennaise venue spécialement pour l’occasion, d’autres sont attirés par la dimension écologiste du prix, à l’image de cette professeur de FLE (Français Langue étrangère) qui estime que « chacun voit ses valeurs évoluer dans la vie. Les miennes me tirent de plus en plus vers l’écologie depuis un certain temps ».

Pour participer au choix du lauréat, une seule condition : avoir lu les trois livres sélectionnés, dont le principal dénominateur commun est d’être un roman d’anticipation. Style littéraire que l’on distingue de la science-fiction ou de la fantaisie dans cette façon de traiter « le futur proche et présagé » selon Bruno, co-organisateur de l’événement. « Le roman d’anticipation est par définition un des courants littéraires qui intègre le mieux les défis écologiques » dit Hélène, autre responsable du concours.

Les trois livres finalistes illustrent ainsi cette tendance. 33e itération, de Yvan Bidiville, pose la question de l’être humain amélioré dans un monde où les prothèses cérébrales seraient omniprésentes ; Ferrailleurs des mers, de Paolo Bacigalupi, raconte un bidonville de Louisiane lorsque la fin du pétrole aura fait s’échouer les tankers sur les plages dans un contexte où les Etats-Unis seront devenus un pays du tiers-monde ; La constellation du chien, de Peter Heller, est un récit de l’art de la survie par le partage des compétences dans un milieu hostile et désertifié.

Pour délibérer, on organise des sous-groupes, espaces de dialogue au sein duquel on échange. « Y a-t-il des critères particuliers, une grille au regard de laquelle on doit évaluer les livres en compétition ? » demande Marie-Rose. Non, au contraire, liberté : « Vous jugez sur votre propre ressenti. Le gagnant doit être un livre que vous avez lu avec plaisir, plutôt qu’avec peine » lui répond-on. Les débats sont vivants, confrontation des idées dans l’écoute et la compréhension de celles des autres.

On tend une oreille : « Le désespoir lyrique n’est pas assumé, c’est dommage. Il y a une vision sombre, sans poésie, sans espoir, sans rien qui puisse faire passer ce pessimisme pour quelque chose de fort ». Le premier livre est éliminé.

« Voter pour La constellation du chien, c’est faire le choix d’une écriture non-formatée, avec un style personnel intéressant pour une première œuvre. L’aboutissement du texte rappelle la tradition du ‘‘nature writing’’ aux Etats-Unis, dans son rapport à l’environnement, ce côté contemplatif des éléments naturels. C’est aussi le choix d’une écologie humaniste, l’écologie du lien. C’est un récit initiatique vers une humanité retrouvée et réconciliée, où au-delà de toute pandémie, reste le regard du rêveur et la tendresse humaine ».

Le plaidoyer emporte l’adhésion : au bout du suspens, les urnes rendent leur verdict. Par cinq voix d’écart, La Constellation du chien est le lauréat 2014 du prix Une Autre Terre.

Un enseignement de ce concours : littérature et écologie peuvent réunir une jolie (bio)diversité de lecteurs dans une ambiance conviviale. Ce genre de manifestation n’est pas le domaine réservé de quelques « rats de bibliothèques » qui le disputeraient aux « bobo-bio » de Paris.


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Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre

Lire aussi : Les livres pour enfants s’intéressent peu à l’environnement.


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