Tribune —
Les métamorphoses de la gondole
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Voici un étonnant bateau ! Chacun d’entre nous en connaît les formes, personne, en Europe du moins, n’en ignore l’usage : pour tous la gondole est inséparable des clichés que Venise diffuse à travers les affiches et dépliants touristiques du monde entier. Chez nous, depuis l’époque Romantique et les amours orageuses de Musset et de George Sand, la promenade en gondole fait partie de ces attractions touristiques traditionnelles sans lesquelles un séjour vénitien serait incomplet, impensable même et pour tout dire raté. Voguer ainsi aux alentours du Rialto ou du Pont des Soupirs est devenu de fait ce genre de quasi obligation que, pendant la lune de miel, tout jeune marié qui sait les usages du monde se doit de faire connaître à sa jeune épousée.
Est-ce le rythme berceur d’une barcarolle que le gondolier chante à ses clients rêveurs ou bien le lent glissement sur le canal, imprimé par le mouvement de la rame ? Quoi qu’il en soit, « être mené en bateau » et plus précisément « en gondole » fait preuve d’un manque de vigilance et de perspicacité puisqu’on se laisse alors endormir par quelques belles paroles ou par le chant des Sirènes. Il faut dire aussi qu’il est difficile d’être insensible aux courbes voluptueuses de la gondole.
Et pourtant, vers le milieu du XIXe siècle, on voit apparaître
l’adjectif gondolé et le verbe se gondoler. Victime de leur célébrité, sans doute, les formes de la barque vénitienne se métaphorisent pour décrire le piteux état des matières qui, sous l’effet de l’humidité ou d’autres agents extérieurs, perdent leur forme première et se courbent, se gonflent, se tordent et se gauchissent avant, un jour, d’éclater et de se transformer en lambeaux ou de tomber en poussière. Mais une trentaine d’années plus tard, vers 1880, dans le même élan métaphorique, un nouveau sens enrichit le premier : c’est alors qu’on commence à se gondoler, c’est-à-dire à se tordre de rire, jusqu’à se plier en quatre, parce que l’on trouve comiques et mêmes tordantes certaines situations au théâtre ou dans la rue.
Dernier avatar de la gondole – du moins pour l’instant –, elle a fait depuis quelques décennies, son entrée dans le monde du commerce et s’est développée au rythme des magasins en libre-service. C’est par flottilles entières que les gondoles sont devenues les cargos, les pétroliers et les porte-conteneurs de nos grandes et super et hyper surfaces, de nos océans consuméristes. Les ornements et figures de proue d’autrefois se nomment maintenant têtes de gondole : la séduction d’une Sirène ou d’une déesse de la mer s’est métamorphosée en séduction d’un produit en promotion, d’une affaire à ne pas manquer. Du rêve de grands espaces inconnus ou d’amours idylliques sur un canal entre des palais vénitiens, la gondole s’adresse désormais à l’état plus ou moins plat des porte-monnaie et à l’angoisse des fins de mois. Les gondoliers et gondolières fiers et debout à l’arrière des bateaux ne chantent plus, ils et elles s’affairent en blouse-uniforme à remplir les gondoles d’emballages formatés tandis qu’une musique industrielle débitée au mètre emplit l’espace sonore à longueur de journée dans la merveilleuse harmonie des produits en plastique et la profondeur philosophique des annonces publicitaires.