Les ouvriers voient la vie en vert

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29 mars 2012 / Laure Noualhat (Libération)


Dans le nuancier politique actuel, un seul candidat ose le mélange entre le rouge des luttes syndicales et le vert des préoccupations environnementales. Mélenchon appelle cela la « planification écologique ». En peinture, quand le vert se mêle au rouge, le résultat n’est pas toujours seyant : ça donne du kaki tendance caca d’oie. En politique, c’est plutôt la couleur du combat.

Certains ne jurent que par la « règle d’or » pour assainir les dépenses publiques. Mélenchon, lui, préfère la « règle verte », histoire de rembourser la dette écologique de la France. « Et développer des activités industrielles durables. » Dans son QG à L’Usine [aux Lilas, à côté de Paris], le Front de gauche a donc convié mardi 27 mars des « camarades » syndiqués de Fralib, Arcelor, Petroplus et M-real à un grand oral écolo-industriel. Bardés d’autocollants CGT et de tee-shirts revendicatifs, les gars ont pris tour à tour la parole pour présenter les projets de reprise de leurs usines respectives. Tous avaient un « plus » écolo.

Exemple, avec la papeterie du groupe finlandais M-Real, basée à Alizay (Eure). D’après Jean-Yves Lemahieu de la CGT, toutes les conditions sont réunies pour relancer une activité durable et rentable. « Nous avons la machine à papier la plus performante de France », assure-t-il. Station de désencrage des papiers à recycler, production de pâte à papier vierge, transports en péniche..., le salarié est intarissable sur les possibilités de reprise. Le site est également éligible à un projet de centrale électrique de 50 MW qui tournerait avec les déchets de bois inutilisés. « Pour l’heure, un repreneur est prêt à poser 50 millions d’euros sur la table. Les investissements nécessaires s’élèvent à 350 millions environ. Il ne demande pas 350 millions à l’Etat, mais quelques aides, oui. »

Réponse du candidat Mélenchon : « 350 millions, c’est que tchi, s’il y a la volonté politique, on les trouve ». Puis : « Et si on réquisitionnait l’usine, vous pourriez la faire redémarrer ? » « Bien sûr ! On sait faire, on n’a pas besoin d’eux ! », rétorque Lemahieu. Devant la délégation de Fralib, qui racontait l’élaboration chimique des thés Lipton, Mélenchon saute sur l’occasion : « Les normes, c’est nous qui les fixons. Si nous décidons d’interdire le thé chimique, c’est terminé ». Et d’enchaîner sur la préservation de la diversité culturelle, des goûts et des terroirs. « On veut uniformiser les goûts partout, dans le thé, le vin, la bouffe... Nous pouvons résister à cela. Et défendre nos spécificités. Dans la résistance écologique, il y a une dimension culturelle. » On en mangerait.

Faire croire à un écolo que la défense d’une raffinerie est possible, voire souhaitable, relève de l’écartèlement mental. Et pourtant, c’est à cet exercice que s’est plié Yvon Scornet, responsable CGT du site Petroplus de Petit-Couronne. Qu’il s’agisse de l’utilisation de la catalyse pour séparer la paraffine (qui améliorerait les rendements). Ou de la récupération de CO2, de l’usage de gaz au lieu de pétrole brut pour raffiner le pétrole (qui diminuerait la facture).

Salariés en lutte et projets alternatifs

Le site Petroplus a besoin d’environ 50 millions d’euros pour investir dans de nouveaux équipements et se lancer dans d’autres modes de production, « plus rentables, plus efficaces et plus propres ». Reste que Petroplus achète du pétrole en Russie ou au Nigeria et dépend à 100% des fluctuations du marché de l’énergie... Pour sauver Petroplus et diversifier son activité, Mélenchon avait déjà évoqué, fin janvier, la possibilité de raffiner des déchets de bois de l’usine voisine M-real, elle aussi en difficulté. « Ce sera difficile de raffiner des huiles de bois », avoue Scornet. Et si l’activité raffinage était condamnée à moyen terme ? La fin du pétrole et le renchérissement des énergies fossiles inquiètent peu les salariés : « D’ici à ce que les gens embauchés aujourd’hui partent à la retraite, il y aura encore du pétrole », assure le syndicaliste. On verra après.

« Les salariés en lutte ont des projets alternatifs qui tiennent la route », affirme Corinne Morel-Darleux, secrétaire nationale à l’écologie du Parti de Gauche. « Non seulement, il y a la dimension environnementale mais aussi les questions énergétiques : qu’il s’agisse de cogénération ou d’économies d’énergie, ils sont partants pour faire autrement. » Voici donc venu le temps de l’écologie sociale, celle qui articule les questions d’emploi et de désindustrialisation avec la durabilité.

« Ecologie et industrie ne s’opposent pas, explique Corinne Morel-Darleux. Pour relocaliser l’activité industrielle, on va avoir besoin de l’énergie et des compétences de ces travailleurs. De toute façon, ils ont eux-mêmes pris en compte cette dimension. On ne peut pas aller vers un pays qui ne fonctionnerait qu’avec une économie de service ». Et la membre du mouvement Utopia de conclure : « Nous aurons toujours besoin d’acier et nous avons des ouvriers qui savent faire. Qui produit cet acier, avec quelle qualité et dans quelles conditions de travail ? La planification écologique veut répondre à ça. »



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Source : Libération

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