Les promoteurs de la LGV basque veulent mettre les entarteurs en prison

Durée de lecture : 5 minutes

4 novembre 2013 / Pascale Mugler (Reporterre)



Des opposants à la LGV au pays Basque Sud, du groupe Mugitu, ont lancé une tarte à la figure d’une partisane de la ligne. La justice espagnole les menace de plus de cinq ans de prison.


- Reportage, Bayonne

Mugitu ne veut pas de Ligne à grande vitesse (LGV) en Pays Basque Sud. Les membres de ce groupe militent depuis des années contre ce massif projet ferroviaire. Pour protester et se faire remarquer des autorités, ils ont tout fait : manifester, teinter des rivières en vert fluo avec les colorants utilisés en spéléologie, tamponner des billets en indiquant la part que chaque Espagnol devrait payer pour l’infrastructure. Mais les autorités n’ont jamais réagi.

« Il n’y a jamais eu de débat démocratique à ce sujet », s’insurge Mikel Alvarez, un porte-parole du groupe venu à Bayonne, lors d’Alternatiba, en octobre (2e en partant de la gauche sur la photo). Cette lutte s’inscrit dans la suite de mouvements comme celui contre le projet autoroutier San Sebastien-Pampelune ou contre l’ouverture du tunnel du Somport au trafic massif des camions de marchandises.

Mikel Alvarez fait remonter l’opposition aux LGV aux années 1990, avec des temps forts en 2006 lorsque les travaux ont commencé près de Vitoria, et en 2008 alors qu’ils entraient dans une nouvelle phase. Mugitu, « faire bouger » en langue basque, est né en 2009 pour relancer l’action, notamment à travers la désobéissance civile.

Aussi, lorsque le 27 octobre 2011, la présidente de la région de Navarre, Yolanda Barcina, ex-maire de Pampelune et partisane de la LGV est venue à Toulouse, les militants ont décidé de donner dans le « spectaculaire ludique ». Elle devait participer aux conférences de la communauté de travail sur le thème de l’interconnexion des lignes à grande vitesse à travers les Pyrénées.

La dame était sur l’estrade, avec d’autres intervenants, lorsque trois personnes se sont approchées et l’ont entarté (scène visible en vidéo). « Son visage a été quelques instants recouvert de meringue sucrée » précise Mikel Alvarez. Les activistes et affiches de revendications ont été rapidement expulsés de la salle de conférence et ont fait des déclarations à la presse à l’extérieur. Sur le moment, en France, pas de contrôle d’identité, ni d’arrestation. C’est à leur retour à Pampelune en Espagne que les entartreurs seront inquiétés.

L’entartage, un crime horrible

Aujourd’hui, quatre des militants de Mugitu sont inculpés en Espagne pour délit d’attentat à l’autorité par l’Audiencia nationale (un tribunal d’exception). La cour d’assise a fixé le procès le 18 novembre et réclame des condamnations qui vont de quatre à six années de prison et jusqu’à neuf ans pour l’un d’eux, conseiller municipal d’un petit village.

Excessif et injuste proteste Mikel, qui compte parmi les inculpés : « C’est du jamais vu dans la plupart des pays occidentaux, où des actions similaires d’entartage à celle-ci ont à peine eu de conséquences légales ». Pour Mugitu, des actions populaires comme l’entartage de dirigeants qui imposent le TGV (train à grande vitesse) en cachant ses effets nocifs et son véritable impact économique et social sont un mode de contestation légitime et compréhensible.

Un investissement démesuré alors que l’on taille dans les budgets sociaux

Mais que reprochent-ils à cette LGV qui enserre, ou dessert, selon les points de vue, le pays basque espagnol dans un Y (Irun-San Sebastian-Bilabao-Vitoria ) ? Le gigantisme. Dans le contexte de crise économique où se débat l’Espagne, de telles infrastructures impliquent un gaspillage des ressources publiques (plusieurs milliards d’euros pour le « Y » basque). Pendant ce temps, les gouvernements imposent des coupes budgétaires dans le budget social.

Quand on avance qu’un tel chantier est créateur d’emplois, Jon, militant venu soutenir Mugitu sur son stand à Alternatiba répond : « Oui mais pour qui ? Pour des travailleurs de l’Est ou d’Afrique, peu regardants sur les conditions de travail ? »

L’argument du désenclavement des villages avec une ligne reliant les grandes villes basques n’a pas plus de poids à ses yeux : « Il faudra toujours prendre sa voiture pour rejoindre une gare, et gagner quoi ? Un quart d’heure ? ».

Et que dire enfin des conséquences environnementales ? « Plus de 100 kilomètres de tunnels qui vont déchirer les montagnes, des ouvrages très lourds dont certains inachevés, sans compter les décombres, les ouvertures de pistes pour permettre le passage du matériel et accéder aux chantiers… » , observe Mikel.

La contestation porte en fait sur le modèle de société qu’exprime le projet de LGV. Celui-ci sous-tend un développement économique destructeur de l’environnement, comme d’autres grandes infrastructures (port de Bilbao, barrage d’Itoiz en Navarre).

L’idée d’un « métro régional » dont les branches relieraient les métropoles basques à grande vitesse est-elle réellement la meilleure façon de faire vivre les territoires situés entre les lieux où se font les connexions ? Le TGV, explique Mikel, accroît la centralisation du territoire, en créant de grandes agglomérations au détriment des petites villes et villages. Il encourage l’hyper-mobilité et l’élitisme.

Mikel reconnaît qu’il manque des liaisons ferroviaires autour de Bilbao, mais juge que la LGV n’est pas la meilleure solution : il préfèrerait l’amélioration de l’existant ou la création d’alternatives avec des impacts environnementaux moins lourds.

Le procès Mugitu, qui aura lieu à Madrid, devrait mobiliser : diffusion d’un manifeste et d’un appel à soutien (voir aussi ici), pétition, actions de soutien le 12 novembre et manifestation à Pampelune le 16 novembre.

Mikel et ses compagnons espèrent qu’au moins l’affaire favorisera « une prise de conscience quant à l’inutilité et l’agressivité du TGV et de ce type d’infrastrutures megalomanes et destructrices ».






Source : Pascale Mugler pour Reporterre

Photos :
- une : Pascale Mugler
- article : Sud-Ouest

Lire aussi : Acheter les terres pour empêcher la LGV

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