Madoff avait un compte chez Clearstream

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19 décembre 2008 / Jean de Maillard



Les voies de l’argent ne sont pas impénétrables. L’homme qui a plumé le système financier pour 50 milliards de dollars faisait transiter ses fonds par Luxembourg.

Où est passé l’argent de l’affaire Madoff ? Il faudrait, pour le savoir, se donner les moyens de percer les secrets bancaires. Un indice pour les enquêteurs : Madoff avait un compte chez Clearstream, dont le numéro est déjà entre les mains des policiers et des juges français… Mais prendront-ils le risque d’aller chercher de ce côté ?
La finance mondiale est une chose à la fois très complexe et très simple. A partir des années 80, les banquiers, en veine de profits sans risques, ont inventé toutes sortes de martingales juteuses pour faire de l’or avec du plomb. Les subprimes ont été l’une de leurs trouvailles collectives les plus géniales et les plus profitables.
Faisant mentir l’adage qu’on ne prête qu’aux riches, les banques américaines ont compris que, pour s’enrichir, on peut aussi piocher dans la bourse des pauvres. Elles ont commencé par prêter de l’argent à des gens sans le sou, n’hésitant pas à tripatouiller les dossiers de prêt quand il fallait leur donner une apparence de solvabilité.
Elles ont continué en fabriquant les produits financiers les plus sophistiqués à partir de ces créances bidonnées, dont elles ont inondé le système bancaire et financier mondial. On se battait pour les acheter et profiter du mirifique jackpot. Jusqu’à ce qu’éclate la bulle immobilière qu’avait gonflée l’invraisemblable mic-mac. On connaît la suite.

Bernard Madoff, l’homme aux 50 milliards de dollars évaporés dans les nuées de la finance mondiale, vient ajouter une touche supplémentaire à la gigantesque cavalerie qu’est devenu le système financier global. Avec la question la plus chère du monde : où est passé l’argent ?
C’est là qu’il faut revenir aux fondamentaux de la finance globale, qui sont aussi simples en théorie qu’ils peuvent devenir compliqués en pratique.
1.  Dans le système financier actuel, l’argent et les titres financiers (actions, obligations, bons d’Etat, produits financiers de toutes sortes) ne s’échangent plus physiquement.
Seuls circulent les « bits » informatiques qui envoient d’un ordinateur à un autre les ordres de transfert, et font passer l’argent ou le titre d’un compte virtuel sur un autre qui ne l’est pas moins. Les valeurs financières, de nos jours, ne sont plus qu’un code chiffré sur une ligne de crédit inscrite dans un fichier électronique.
2.  La traçabilité de ces flux, tant qu’ils ne quittent pas le circuit des banques et des établissements financiers, est matériellement un jeu d’enfant, puisque les valeurs et les transactions qui les concernent sont toutes enregistrées quelque part. Si on veut les retrouver, il suffit donc de chercher par où ces valeurs sont passées.
Et pourtant, cette quête est aussi hasardeuse qu’essayer de trouver une aiguille dans une meule de foin. Non pour des raisons matérielles, mais parce que les Etats du monde entier se sont tous entendus pour laisser prospérer des places financières, les fameux paradis bancaires, judiciaires et fiscaux, qui sont les boîtes noires de la globalisation.
L’argent en quête de discrétion s’y engouffre par tombereaux entiers, au vu et au su de tous mais dans l’indifférence –ou la complicité– générale. Rien de tel pour monter ses magouilles et, dans le laxisme général érigé en mode de gouvernance mondiale, pour échapper durant de nombreuses années à toute investigation.
Plus grosse est la fraude, mieux elle se dissimule dans le fatras soigneusement organisé de la finance globale puisqu’elle profite à ce moment là de toute la sollicitude des gouvernements.
 
Dans l’affaire Madoff, il y a deux hypothèses sur ce qu’est devenu l’argent envolé. Il est clair d’abord que, comme dans toute cavalerie, l’argent des uns servait à payer les autres. Par conséquent, toutes ces transactions ont laissé des multitudes de traces qu’il sera facile, si on le veut vraiment, de retrouver. La manière de les chercher dépendra de celle dont opérait l’escroc.
Le plus simple aurait été pour lui de se contenter d’encaisser sur un compte bancaire les dépôts de ses clients et de simuler des versements d’intérêts qu’il se contentait de prélever dans ledit compte en banque.
Si le mécanisme était aussi élémentaire, les simples relevés de compte permettront alors de le démonter. Le hic dans ce cas sera le suivant : pourquoi les banques, qui voyaient passer des sommes faramineuses sans justification économique ni financière, n’en ont-elles rien dit ?
Mais il est probable que Madoff ait pimenté un peu le jeu de piste en passant par un ou plusieurs paradis bancaires et fiscaux, là où l’on ne pose jamais de question.
Il sera intéressant dans ce cas de voir si la détermination des autorités américaines sera suffisante pour aller y percer le fameux secret bancaire qui a fait la réputation sulfureuse des places offshore, car source de tant de voluptés financières. Il est vrai qu’en l’espèce, la qualité des victimes pourrait rendre soudain très curieuse, bien plus qu’à l’accoutumée, la justice des Etats-Unis.
Mais M. Madoff, qui n’était pas le dernier des imbéciles semble-t-il, a pu opérer de façon plus subtile. Il se peut en effet qu’il ait cherché à donner à ses grenouillages une apparence de réalité financière, en achetant vraiment des titres financiers. Et dans ce cas, les enquêteurs, s’ils en ont le cœur, devront affronter d’autres bastilles au moins aussi opaques que les paradis bancaires et fiscaux : les chambres de compensation.
 
On peut, à cet effet, leur donner une indication qui leur ferait gagner du temps. M. Madoff avait un compte, en son nom propre semble-t-il, dans la société Clearstream, qu’il a ouvert le 2 novembre 1999 à New York et dont le numéro se trouve dans le vrai listing que détenait Denis Robert, qui est entre les mains des juges et de la police. Tout comme les banques qu’il a plantées, qui sont toutes répertoriées dans les livres de Clearstream.
Cela ne met pas en cause la responsabilité de cette chambre de compensation. En tant que teneur de marché, il n’était pas anormal que Madoff ait eu un compte chez elle, sous cette seule réserve : le compte était-il vraiment au nom de Madoff lui-même –ce qui serait assez étrange et mériterait au moins une bonne explication– ou de l’une de ses sociétés, et dans ce cas de laquelle ? S’il s’agissait de celle qui avait pignon sur rue, pas de problème. Si c’était l’autre, celle qui se cachait, dit-on, au 17e étage de ses bureaux…
Mais parviendra-ton jamais jusque là ? That is the question ! Car la société Clearstream a son siège au Luxembourg, forteresse bien gardée des plus grands secrets bancaires, dont Clearstream constitue en quelque sorte l’imprenable donjon.
Prendra-t-on alors le risque d’entamer la muraille de silence derrière laquelle se protège depuis si longtemps la grande finance mondiale ? Ou préférera-t-on sacrifier les belles fortunes piégées, ironie de l’histoire, par leur propre cupidité ? Un beau dilemme en perspective…





Source : http://eco.rue89.com/plume-balance/...

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