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Marcher, éloge des chemins et de la lenteur


- Recension par Jane Hervé

Rimbaud était le poète aux semelles de vent, David Le Breton est l’écrivain aux Pataugas. Certes écrire sur la marche se distingue du fait de marcher. Chacun a son histoire propre, mais ils peuvent néanmoins se croiser subtilement.

Le titre du présent ouvrage « Marcher » s’accompagne d’un sous-titre laudateur des chemins et de la lenteur avec laquelle on les arpente. Impossible de séparer le marcher (acte concret s’il en est, même à l’infinitif) du lieu où il s’exerce (chemin) et de la façon dont il se vit (lentement) ? L’apparente triade (sujet-objet-vécu) sillonne diverses manières de cheminer transposées en mode de vie et mise en en mots.

Cette promenade de l’esprit réfléchit d’emblée sur le « statut » de la marche avant de se relancer sur les sentes. Il en émerge des besoins primaires (manger, dormir), des élans esthétiques (paysage, Méditerranée), spirituels (spiritualité), psychologiques (soucis, renaissance), mystiques (illumination version Bouvier ou Thoreau, Rilke, sexiste (rues réservées aux hommes) et même des constats zoologiques (présence d’animaux vivants ou morts (bêtes écrasées).

L’auteur reconstitue enfin une société de pensée avec ses « compagnons de route » : une liste annexe comprenant en vrac J. Lacarrière, J. Lanzmann, M. Le Bris, P. Gilloire*, etc.. Le Breton, jamais seul dans ses pages, folâtre avec une certaine gourmandise d’auteur-marcheur en marcheur-auteur. Une façon de s’explorer et s’engendrer lui-même. Il se laisse porter d’auteur en auteur par une errance de la pensée à la Montaigne.

Guidé par le plaisir de les lire (en marchant ?), il échappe ainsi à la rigidité analytique. Pour lui, le chemin est une « ligne de vie ». Le parcourir libère « des contraintes d’identité ». Il partage ici le silence et là la parole, en cette « échappée hors du temps ».

A la base, le corps en marche « est la condition humaine du monde, ce lieu où le mouvement incessant des choses s’arrête en significations précises ou en ambiances, se métamorphose en images, en sons, en saveurs, en odeurs, en texture, en couleurs, en paysages, etc. ». Il lui suggère de belles pensées à la Saint John Perse (« Nous habitons la nudité de notre corps »).

Et nous, pour cheminer dans le livre, choisissons une escale par provocation. Portons notre attention sur le paysage**. Celui-ci cumule la relativité du temps et l’humeur du marcheur, varie selon la nature du chemin, les heures du jour et les saisons. Fait de sons et de couleurs, il peut même se passer de déplacement (Thoreau voyageait sur place à Concord).

Il est porté parfois par le sentiment du sacré lorsqu’il exalte « l’aura » d’un lieu. Il sait envelopper et pénétrer le marcheur, de sorte qu’il cesse d’être « un objet devant soi » et se révèle être le produit d’une cénesthésie. L’auteur s’arrête sur un paysage dénudé de Patagonie où Darwin vit un éblouissement et « l’essor de l’imagination ». De fait, l’affectivité et l’émotion muent ce paysage en « test projectif de psychologie ». Un changement s’opère chez l’observateur : Hudson troque ainsi son identité contre celle d’un autre homme ou d’un animal.

En bref, il faut également lire entre les pages de ce livre qui est une invitation à la marche. Qui sait, nous pourrions à parvenir en ce lieu où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » (Baudelaire).

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* Rappelons-nous Pierre Gilloire qui évoque les lacs dans ses belles Montagnes vagabondes : « Depuis le ruissellement des origines, sur les pentes sommitales jusqu’à la mer, dans ce long cheminement, ils sont la halte pensive, le calme avant la turbulence,(…) la pureté avant la souillure. ».

** Nous échappons cette fois au beau et au sublime kantiens.

Jane Hervé

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Marcher, éloge des chemins et de la lenteur, David Le Breton, Métailié, Suites inédit, 140 pages, 9 €


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