Mme Royal, vous avez fumé ou quoi ? La relance du nucléaire est... une fumisterie

16 janvier 2015 / Stéphane Lhomme

La ministre de l’Ecologie annonce une nouvelle génération de réacteurs nucléaires et tous les zélateurs de l’atome s’enflamment. Oubliant que M. Sarkozy faisait déjà ces annonces en 2008... En fait, l’industrie nucléaire s’enfonce dans la crise.

Il a donc suffit d’un effet d’annonce de Mme Royal - « Il faut programmer la construction d’une nouvelle génération de réacteurs qui prendront la place des anciennes centrales lorsque celles-ci ne pourront plus être rénovées » - pour que les zélateurs habituels de l’atome s’enflamment et titrent ici où là sur le « grand retour de l’atome »... annoncé depuis quinze ans mais jamais au rendez-vous.

En 2008, déjà...

Rappelons donc que, le 25 septembre 2008, alors Président de la République, M Sarkozy s’autorisait déjà exactement ce même effet d’annonce sans lendemain : « Le remplacement de nos centrales nucléaires par les centrales de la nouvelle génération sera accéléré » (1).

Jamais avare de vaines déclarations, M. Sarkozy avait même annoncé quelques mois plus tard le choix du site de Penly pour un second EPR en France : « Le président de la République confirme le lancement à Penly, en Seine-Maritime, de la réalisation d’une deuxième centrale nucléaire de type EPR en France » (2). Tout ceci a été abandonné entre temps.

Ridicule

Six ans et demi plus tard, non seulement les rêves des nucléocrates n’ont pas progressé d’un pouce, mais la situation de l’atome hexagonal s’est tellement dégradée que l’annonce de Mme Royal n’est plus seulement vaine (comme celles de M. Sarkozy), elle est aussi totalement ridicule.

Ainsi, après avoir atteint 87 euros et 82 euros à la bourse de Paris, les cotations d’EDF et d’Areva se sont effondrées à 21 euros et 9 euros, respectivement 75 % et 90 % de pertes. Un véritable « triomphe ». Il est désormais de notoriété publique qu’Areva est en situation de faillite, plombée entre autre par le chantier catastrophe de l’EPR finlandais et par l’affaire de corruption Uramin, mais aussi par le marché mondial du nucléaire, en totale déconfiture.

Un « joli » bilan pour Mme Lauvergeon qui a pourtant été encensée par la presse pendant ses années de règne, surnommée « la femme la plus puissante du monde » ou « Atomic Anne », et félicitée pour avoir remis l’industrie nucléaire « sur les bons rails » : il s’agissait en fait d’une voie de garage, avec probablement une dérivation vers la case prison si la justice n’est pas empêchée de faire son travail.

La situation d’EDF est à peine moins dramatique, elle-même plombée par son propre chantier EPR de Flamanville (Manche) mais aussi par la production de plus en plus massive d’électricité renouvelable en Europe : après avoir raillé si longtemps ces énergies renouvelables prétendues « négligeables », les atomistes se plaignent désormais de leur production trop massive… et trop bon marché !

L’heure des comptes

Et ce d’autant plus que, pendant ce temps, le coût du nucléaire a explosé : pour pouvoir prétendre que l’électricité nucléaire était « bon marché », et même « la moins chère du monde », les nucléocrates ont repoussé dans le temps les lourdes factures inhérentes à cette industrie. Mais l’heure des comptes a sonné.

Ainsi, les augmentations du prix de l’électricité en France se succèdent à un rythme effréné et ne sont pas près de s’arrêter. Et encore, EDF a à peine entamé le programme pompeusement appelé « grand carénage » qui consiste à dépenser - et non à « investir » comme le prétend EDF, terme malheureusement repris tel quel par de nombreux médias - pour rafistoler à grands frais les réacteurs en commençant par les plus délabrés.

Annoncé à 55 milliards, le coût de ce programme sera probablement de 100 ou 150, voire 200 milliards : dans le nucléaire, les factures réelles sont toujours beaucoup plus lourdes qu’annoncé, comme le démontre ce pauvre réacteur EPR dont le coût est passé de 2,8 milliards au départ à près de 10 milliards aujourd’hui, en attendant les factures finales pour Areva et EDF.

Une industrie à l’agonie

L’industrie nucléaire française va avoir de grandes difficultés pour simplement survivre, il est donc totalement improbable de la voir construire de nouveaux réacteurs, ce dont elle s’avère d’ailleurs totalement incapable techniquement tant en Finlande qu’à Flamanville, mais aussi financièrement.

La construction du parc nucléaire actuel a été décidée au début des années 70 par quelques personnes, sans même l’aval de l’Assemblée nationale, et elle a été financée par l’argent public qui coulait encore à flots à l’époque (c’était encore la période dite des « Trente glorieuses »). Les « élites » actuelles n’hésiteraient absolument pas à rééditer le même coup de force antidémocratique mais, cette fois, les caisses sont vides...

Les déclarations de Mme Royal sont donc parfaitement vaines et ridicules, il n’y aura pas de nouveau parc nucléaire. EDF va juste essayer de faire durer le plus longtemps possible les réacteurs actuels… probablement jusqu’à ce que l’un d’entre eux devienne le Fukushima français.


Notes :

(1) L’effet d’annonce de M Sarkozy en 2008, qui semble avoir fait aujourd’hui l’objet d’un « copier coller » de la part de Mme Royal :

Sarkozy veut accélérer le remplacement des centrales nucléaires

AFP - 25 septembre 2008 - Le président Nicolas Sarkozy a annoncé jeudi à Toulon son intention d’accélérer le remplacement des centrales nucléaires « par les centrales de la nouvelle génération ». « Le remplacement de nos centrales nucléaires par les centrales de la nouvelle génération sera accéléré », a déclaré le chef de l’Etat dans un discours sur la situation économique, après avoir assuré que le gouvernement allait « développer massivement les programmes de recherche dans les nouvelles sources d’énergie » et « les technologies propres ».

M. Sarkozy avait annoncé début juillet la construction, en France, d’un deuxième réacteur nucléaire de troisième génération EPR dont la construction pourrait démarrer en 2011. Un premier EPR est actuellement en chantier à Flamanville (Manche, ouest) et doit entrer en service en 2012.


(2) L’annonce gratuite de M. Sarkozy en janvier 2009. Il n’a plus jamais reparlé de ce projet qui a été enterré depuis par EDF. A noter que la construction devait « commencer en 2012 »… :

Sarkozy confirme la construction d’un 2e EPR à Penly

AFP - 29 janvier 2009 - Le président Nicolas Sarkozy a annoncé jeudi soir par un communiqué la construction d’une deuxième centrale nucléaire EPR à Penly (Seine-Maritime), confirmant les informations du site internet du Figaro.

Le chef de l’Etat confirme aussi que GDF Suez sera associé minoritaire du projet conduit par EDF. « Le président de la République confirme le lancement de la réalisation d’une deuxième centrale nucléaire de type EPR en France », indique un communiqué de l’Elysée.

« L’Etat valide le projet d’EDF de réaliser cette centrale sur le site de Penly, en Seine-Maritime », lit-on ensuite : « EDF réalisera cet équipement dans le cadre d’une société de projet dont il aura la majorité. GDF SUEZ sera associé à ce projet. D’autres partenaires désireux de partager l’investissement et l’approvisionnement électrique seront invités à y participer ».

L’Elysée précise qu’EDF « déposera dans les prochaines semaines un dossier sur ce grand projet à la commission nationale du débat public, en vue de commencer la construction en 2012 et de raccorder la centrale au réseau en 2017 ».

Enfin, « dans la perspective du développement ultérieur de la filière, l’Etat reconnaît la volonté de GDF SUEZ d’assumer la maîtrise d’ouvrage et l’exploitation de l’EPR suivant », c’est-à-dire le troisième du genre.

(3) Complément d’information : Les précisions de Mme Royal.




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Lire aussi : Déchets nucléaires : le gouvernement essaye encore de tricher

Source et dessin de Charb : Observatoire du nucléaire

Stéphane Lhomme est directeur de l’Observatoire du nucléaire.

Photo : Wikipedia (Spiritrespect/CC)

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