Grâce au solaire citoyen, ils offrent une électricité à prix fixe
Des participants et soutiens à la coopérative devant une ferme à Eygliers, dont le toit a été équipé de panneaux solaires. - © Laury-Anne Cholez / Reporterre
Des participants et soutiens à la coopérative devant une ferme à Eygliers, dont le toit a été équipé de panneaux solaires. - © Laury-Anne Cholez / Reporterre
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Aux portes du Queyras, une coopérative construit depuis plusieurs années un projet de production citoyenne d’électricité. Une contribution à l’autonomie énergétique locale, que les évolutions réglementaires mettent à mal.
Arvieux (Hautes-Alpes), reportage
Une petite bise glaciale souffle dans la vallée d’Arvieux. Au fond, les sommets du Queyras sont toujours saupoudrés de neige. Le printemps ne s’est pas encore installé et les voitures restent rares sur le parking de la résidence touristique des Granges, hors-saison oblige. Les toits en bardeaux de bois des immeubles ont été équipés de panneaux solaires par Ener’Guil, une coopérative citoyenne d’énergie renouvelable. Leur puissance : 100 kilowatt-crête (kWc). De quoi alimenter en électricité toute la copropriété et certains immeubles voisins.
Lancée en 2015, Ener’Guil installe des panneaux solaires sur les toits des écoles, des hôtels et des maisons du Queyras et du Guillestrois, dans les Hautes-Alpes. Créé à l’initiative du parc naturel régional du Queyras, la coopérative voulait participer à l’autonomie énergétique de la région d’ici 2050. Ses panneaux produisent aujourd’hui 300 MWh par an, soit l’équivalent de la consommation électrique (hors chauffage) de 100 foyers.
Pas de quoi rendre autonome ce territoire de 6 000 habitants, mais une bonne manière d’aider ses habitants à s’approprier les questions énergétiques. « Avec le nucléaire, l’électricité arrive dans le réseau sans qu’on s’en rende compte. On consomme, on gaspille », dit Diane Roussel chargée du développement chez Énergie partagée, une association qui aide les collectifs de citoyens à développer des projets d’énergie renouvelable.
En participant aux assemblées générales, en discutant des tarifs et des choix stratégiques, les 288 sociétaires d’Ener’Guil se forment sur les questions d’énergie et de sobriété. Ils bénéficient également d’une électricité à prix fixe garanti pendant trois ans. Chose rare dans un marché volatil.
La coopérative a longtemps tourné avec une quinzaine de bénévoles passionnés qui s’occupaient de trouver des toitures bien exposées, de contacter les propriétaires concernés, de lancer les études et de suivre les travaux. « En général, on vise plutôt des entreprises ou des particuliers déjà convaincus », explique Julie Artaud, la première salariée d’Ener’Guil, recrutée début avril dans le cadre du programme nommé Leader cofinancé par l’Union européenne et la région Sud.
Des panneaux made in France
Pour la résidence des Granges d’Arvieux, cinq ans de travail ont été nécessaires, le temps d’organiser de nombreuses réunions avec les copropriétaires, dont certains se montraient réticents. « Il y avait un copropriétaire qui était pas d’accord car il disait que c’était moche. Mais il a fini par céder sous la pression des autres », raconte Christian Massa, membre du conseil d’administration d’Ener’Guil depuis dix ans. D’autres ne voyaient pas forcément l’intérêt d’une telle installation au regard du loyer assez modeste de 850 euros par an qu’elle rapporte.
L’équilibre économique général de la coopérative demeure précaire car les panneaux coûtent cher : ils sont construits par Voltec Solar, le seul fabriquant français encore en activité. Une production made in France 30 % plus onéreuse qu’un concurrent chinois, justifiée par une qualité de fabrication supérieure assure Julie Artaud. « Ils auront une durée de vie plus longue et des coûts de maintenance en moins », espère la jeune femme.
Les travaux aux Granges d’Arvieux sont terminés depuis l’automne dernier mais les propriétaires vont devoir patienter encore un peu pour en profiter, car Enedis traîne les pieds pour raccorder l’installation.
« On est prêt à injecter »
« Physiquement, on est prêt à injecter. On attend juste qu’Enedis vienne nous dire “allez-y” », soupire Julie Artaud. « On n’arrive pas à savoir si c’est la mauvaise volonté ou de la lourdeur administrative, renchérit Christian Massa. Mais je pense que c’est une volonté de bloquer le développement du photovoltaïque citoyen. »
Contacté par Reporterre, Enedis a répondu par mail que « les projets de raccordement requièrent du temps d’instruction, la complétude des dossiers, des autorisations et des démarches administratives légales, afin de garantir leur bonne réalisation dans le respect des réglementations en vigueur ».
Malgré tout ces freins, la coopérative va continuer d’équiper des toits des Granges d’Arvieux afin d’étoffer son réseau d’autoconsomation collective (ACC). Un système qui permet de vendre ou de donner à ses voisins l’électricité produite en surplus, dans la limite de 20 kilomètres en zone rurale.
La première toiture d’Ener’Guil en autoconsommation collective a été inaugurée en décembre 2024 sur le toit de l’hôtel L’Équipe à Molines-en-Queyras. Il vend son électricité à dix foyers pour un prix de 15 c€/kWh.
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Historiquement, Ener’Guil vendait la totalité de ses électrons à Enercoop ou EDF, via les dispositifs d’obligation d’achat. Un mécanisme créé pour inciter les gens à installer des panneaux photovoltaïques sur leurs toits en leur garantissant une rentabilité financière. Sauf que depuis quelques années, ces tarifs ont drastiquement diminué. En 2025, ils sont passés de 12 centimes à 4 centimes d’euro le kWh.
« Ce dispositif était une manière pour le gouvernement de subventionner les énergies renouvelables. Mais cette baisse signifie qu’aujourd’hui on considère qu’elles sont capables de se développer sans subvention », analyse Julie Artaud.
Ce changement réglementaire pourrait rendre plus difficile l’obtention d’un prêt, les banques devenant réticentes à financer des projets dont la rentabilité n’est plus assurée. Pour se prémunir contre cette frilosité, Ener’Guil cherche à diversifier ses sources de financement en ouvrant notamment des comptes courants d’associés, où les sociétaires déposent de l’argent pouvant payer les travaux avant que les fonds bancaires soient débloqués.
« Plutôt que de laisser son argent dormir sur un livret A qui va financer le nucléaire, on peut le mettre dans des projets citoyens qui vont avoir des retombées locales et contribuer à une certaine autosuffisance énergétique du territoire », poursuit Julie Artaud.
Un modèle mis à mal
Mais une nouvelle ombre est venue assombrir la coopérative citoyenne : un nouveau décret vise à limiter l’autoconsommation collective. « Cela va mettre à mal le modèle économique des groupes organisés en société citoyenne qui produisent de l’énergie à partir de solaire, estime Yves Goïc, le président de la coopérative. Nous sommes en train d’analyser les tenants et aboutissants de cette réglementation, car on ne comprend pas encore tout. »
En dépit de ces freins réglementaires, Ener’Guil préfère voir l’avenir avec un grand soleil. Plusieurs projets sont dans les tuyaux, tant du côté photovoltaïque que de l’hydroélectrique. La coopérative souhaite aussi s’investir dans le réseau des Amap de l’énergie, appelées Amep. De quoi mutualiser le surplus d’électricité non utilisé pour le distribuer à des personnes en situation de précarité via des associations comme le Secours populaire. Une belle façon de relier la transition écologique avec la justice sociale.