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EnquêteÉnergie

Panneaux solaires au sol : les forêts et terres agricoles sacrifiées

Forêts, terres agricoles, espaces naturels… Reporterre a répertorié les sols concernés par les installations photovoltaïques. Malgré des projets contestés, leur part dans la consommation électrique française ne cesse d’augmenter.

2 000 hectares dans la forêt des Landes, 1 000 autres en surplomb de la vallée de la Durance… En plein essor, le photovoltaïque a atteint en 2025 un record historique et permet désormais de couvrir plus de 5 % de la consommation électrique nationale, et de diminuer la dépendance de la France aux fossiles en pleine guerre au Moyen-Orient.

Mais les contestations aussi grandissent contre la multiplication des constructions au sol, sur des surfaces naturelles, agricoles ou forestières plutôt que sur des zones déjà artificialisées. « Ne tombons pas dans le panneau », avertissait début 2025 une toute jeune coordination nationale photorévoltée, qui regroupe notamment la Confédération paysanne et 400 associations et collectifs locaux qui refusent « l’industrialisation des campagnes ».

En face, les professionnels du solaire et les pouvoirs publics se veulent rassurants, évoquant au mieux à terme « moins de 1 % de la surface agricole utile » utilisée pour le solaire.

11 450 hectares de terres, un tiers du solaire national

Qu’en est-il réellement à ce jour ? En recoupant les données publiques et administratives, fournies notamment par l’IGN et les études d’impact environnemental (voir méthodologie en fin d’article), nous avons obtenu des données inédites.

Nous sommes en mesure de vous révéler que, d’après nos calculs, fin 2025, au moins 1 573 centrales solaires au sol ont été construites sur plus de 11 400 hectares de terrains qui étaient autrefois des forêts (53 %) et des parcelles agricoles (41 %).

Ensemble, ces centrales au sol représentent entre 10 et 12 GW de puissance installée et produisent près d’un tiers de l’électricité solaire nationale (un autre tiers est installé sur des petites et moyennes toitures, et un troisième principalement sur de grandes toitures) [1].

L’équivalent de deux fermes moyennes par département

11 450 hectares, ou 110 km² qu’est-ce que cela représente ? Regroupés, cela équivaudrait à un peu moins que la surface totale de la ville de Paris avec le bois de Vincennes. Mais le solaire étant une production très disséminée, à l’échelle du pays, cela représenterait plutôt 126 hectares par département dans l’Hexagone, soit l’équivalent de deux fermes de taille moyenne.

C’est trop, si l’on considère que ces panneaux auraient pu être installés sur des bâtiments plutôt qu’à la place de forêts ou de terres agricoles. Mais cela reste relativement limité pour deux raisons : les politiques publiques ont jusqu’à récemment incité à privilégier les installations sur les toits et la France est longtemps restée en retard dans le développement du solaire par rapport aux objectifs européens.

Ces chiffres, nous les avons calculés nous-mêmes, grâce à un travail de fourmi à partir de repérages aériens de l’IGN croisés avec de multiples bases de données publiques. Car ni le ministère de l’Écologie, ni celui de l’Industrie, ni les administrations n’ont essayé de mesurer ces surfaces, se bornant au mieux à décompter la puissance totale raccordée par région.

Même les gestionnaires du réseau électrique, nécessairement au courant de la puissance et de la localisation de chaque installation solaire, mélangent dans leurs statistiques dans la même catégorie tous les projets de forte puissance [2], qu’il s’agisse de panneaux solaires sur un entrepôt logistique, une ancienne usine désaffectée ou des zones boisées. Nos données permettent à l’inverse de se rendre compte non seulement de l’ampleur du solaire au sol, mais aussi d’où il a été installé en France.

Ces centrales au sol, justement, où se situent-elles ? La majorité du solaire au sol s’est installé sur des forêts défrichées. 6 100 hectares ont été rasés, selon nos données. Presque la moitié de cette surface se trouve dans le massif des Landes, entre les départements de la Gironde, des Landes et du Tarn-et-Garonne.

On y trouve par exemple la plus grande installation au sol du pays, Cestas, en activité depuis 2015 sur 233 hectares. C’est également à proximité que se situe le gigaprojet Horizeo, qui a suscité de fortes contestations il y a quelques années. Prévu au départ sur plus de 1 000 hectares de forêts, il a été ramené à 700 hectares et déplacé des forêts vers les terres agricoles, tandis qu’Engie, l’un de ses financeurs, a évoqué son potentiel abandon durant l’été 2025, sans toutefois l’officialiser.

Autre secteur prisé des promoteurs : les contreforts des Alpes du sud, en surplomb de la vallée de la Durance, entre Alpes-de-Haute-Provence, Hautes-Alpes et le Var. On y dénombre plus de 1 000 hectares de panneaux déjà construits sur des forêts et zones naturelles.

Un parc photovoltaïque dans les Alpes du Sud. © Vincent Verzat / Reporterre

C’est là-bas, autour de la montagne de Lure, qu’ont émergées les premières oppositions les plus fermes aux projets photovoltaïques au sol, comme à Ongles. Dans ce département des Alpes-de-Haute-Provence, l’essor des projets sur zones naturelles et forestières a été « concomitant de la baisse de dotation des communes », raconte Pierre Honoré, de l’association Amilure, opposée au solaire sur terres naturelles et forestières sur la montagne de Lure. Engagée sur cinq recours juridiques contre des projets dans le secteur, l’association espère à terme l’arrêt pur et simple de ces implantations sur ces zones naturelles.

Car désormais les promoteurs cultivent d’autres projets, bien plus ambitieux en nombre et surface, sur les terres agricoles. C’est la région Occitanie qui concentre le plus de projets, avec une centaine d’installations sur le Roussillon, entre les Pyrénées-Orientales et l’Aude, pour près de 700 hectares au total sur les deux départements.

Projets-prétextes

Pourquoi là-bas ? Outre un ensoleillement élevé, ces départements, très vulnérables aux canicules et sécheresses, ont été dans les premiers à tolérer des projets sur des cultures. D’abord sur des serres, au risque de devenir des projets-prétextes. Une enquête de la DDT en 2019 révélait par exemple que deux tiers des serres photovoltaïques étaient à l’époque restées vides dans ce département.

Plus récemment, ce territoire du Roussillon a vu l’arrivée de projets-pilotes et expérimentaux tentant tant bien que mal de faire cohabiter une production agricole avec des vignes, des fruitiers. Plus au nord, dans le Lot, on compte juste quatorze installations existantes mais avec « vraiment une accélération depuis 2022 », relève Pierre Dufour, de la Confédération paysanne locale. Pour lui, « ce qui a changé, c’est la position de l’État et de la préfecture qui mettent la pression aux élus », pressés de faire rapidement leur part dans le déploiement des renouvelables.

Pour justifier les installations existantes, les pouvoirs publics font également valoir qu’ils se situent sur des zones anciennement artificialisées ou des terrains dégradés : des friches. Derrière ce mot, se cache une grande diversité de situations : anciennes pistes d’aérodromes, bases militaires désaffectées, décharges, carrières, terrains pollués.

Friches et biodiversité

Ces zones avaient été identifiées dans une étude de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie de 2019 comme sites à privilégier pour les projets solaires. Et c’est bien ce qu’ont fait les promoteurs. En s’appuyant sur la base de données Cartofriches, nous en avons décompté 900 hectares.

Mais ces sites révèlent parfois des enjeux de biodiversité extrêmement sensibles. Après des décennies d’inactivité, ces terrains à l’abandon sont souvent devenus des refuges pour la faune et la flore. Un élément déjà identifié en 2023 par l’Autorité environnementale, qui soulignait dans son rapport annuel que si ces sites « peuvent a priori sembler pertinents, [ils] sont souvent plus riches que les terrains agricoles environnants, et posent en outre, des questions de pollution des sols méritant une attention particulière ».

Mais même en écartant cette problématique spécifique aux friches, la question demeure de l’effet concret sur les sols en question. Dans l’absolu, une grande installation solaire au sol ne produit pas le même effet que la construction d’une autoroute ou une urbanisation en dur. Mais une centrale au sol nécessite néanmoins un nivelage du terrain, un chantier pour installer des pieux, parfois avec un socle de béton, des tranchées pour le câblage et la construction d’un poste transformateur.

S’y ajoute l’obligation de tracer des pistes pour les secours incendie à l’intérieur et parfois à l’extérieur de l’emprise clôturée. Et si la parcelle s’avérait être couverte d’arbres, ceux-ci devront être rasés et désouchés. Puis, pendant les trente à quarante années de fonctionnement, la parcelle restera fermée et clôturée, avec une circulation limitée aux petits mammifères, quand bien même de l’herbe pourra rapidement repousser entre les rangées de panneaux et des moutons venir écopâturer.

Une transition largement confiée aux industriels

C’est ce qui explique que la quasi-totalité des parcs au sol existant fin 2025 sont bien comptabilisées comme de l’artificialisation des sols. Selon l’Observatoire dédié à ce sujet, près de 20 000 hectares ont été artificialisés chaque année. Le solaire en représenterait donc depuis son essor 3 % de la part annuelle de l’artificialisation en France hexagonale. Une conséquence additionnelle, mais loin derrière l’habitat, les routes et les autres activités économiques.

Que conclure de cet état des lieux de l’existant ? En vingt ans, la dynamique de la filière solaire a massivement suivi le sens des priorités politiques. Cela a permis que les deux tiers des objectifs solaires se fassent hors zones à enjeux, avec un effort renforcé vers les installations individuelles et les toitures de taille intermédiaire.

Sauf que l’an dernier, les aides au photovoltaïque résidentiel et aux projets en toitures ont été brutalement diminuées, tandis que les récentes obligations de couvrir les parkings étaient considérablement assouplies. De quoi ouvrir la porte à une multiplication des grands projets au sol durant les prochaines années, qui ne figurent pour l’heure pas sur cette carte. Vont-ils exploser ? Réponse dans notre prochaine enquête.

Notre travail révèle d’ores et déjà le manque crucial de collecte de données publiques et industrielles. Car au fil de nos recherches, nous avons aussi appris qu’un certain nombre de grands installateurs investissent des moyens importants pour eux-mêmes cartographier de manière fine les installations et projets. De quoi leur permettre d’avoir une vue d’ensemble et une capacité de réaction au moindre changement d’orientation politique, là où les citoyens, eux, ne disposent que d’informations partielles, fragmentées et souvent tardives, pour pouvoir envisager la pertinence de projets près de chez eux.

Comme l’éolien il y a dix ans, le solaire semble reproduire la même erreur de confier aux industriels des renouvelables le soin de choisir comment aménager la transition énergétique. Avec le risque de faire croître les incompréhensions et des oppositions locales, qui, si elles ne sont pas entendues, risquent d’être récupérées à leur tour par l’extrême droite pro-fossile contre l’ensemble des politiques de soutien aux énergies renouvelables.



Entre la première fois où nous avons eu cette idée et sa réalisation, il s‘est passé deux ans. Car nous sommes partis quasiment de rien tant les données dont nous disposions étaient incomplètes, parcellaires et complexes à manipuler. Jusqu’à la publication à l’automne dernier de données satellites précises de l’IGN repérant les installations solaires au sol jusqu’à fin 2023. Des données que nous avons ensuite patiemment complété en allant recenser un par un les projets qui avaient été effectivement construits en 2024 et 2025 parmi les centaines d’études d’impacts accessibles sur le portail enquete-environnementale.gouv.fr.

Il a ensuite fallu faire un voyage dans le temps, jusqu’en 2007, pour retrouver l’usage des terres avant que les projets n’aient même été envisagés — et que les documents d’urbanisme ou les pratiques agricoles n’aient été modifiés en conséquence. Nous sommes ici basés sur le registre parcellaire graphique (RPG) de 2007 à 2016, la base de données Forêts de l’IGN version 1 et 2 et l’Inventaire national du patrimoine naturel (INPN) des sites Natura 2000, ZNIEFF type 1 et 2.

La troisième étape a nécessité l’utilisation d’un logiciel de cartographie, Qgis, pour mesurer la surface touchée pour chacun des 2 122 polygones. Ensuite, nous avons procédé par couches : d’abord compter les surfaces agricoles, ensuite les forestières et enfin les zones naturelles, le tout en déduisant à chaque fois ce qui avait déjà été recensé pour éviter les doubles comptabilités. Cela explique la part très faible des zones naturelles.

Enfin, nous avons conservé les 1 573 centrales dont plus de 250 m² empiétaient sur une zone ENAF, pour limiter la confusion avec des grandes toitures. Toutes se situaient dans l’Hexagone et en Corse, ce qui nous a conduit à écarter les départements d’Outre-mer de la cartographie réalisée sur le logiciel libre Flourish. Réalisée de manière artisanale à l’aide de tableurs et de recherches web, notre travail n’a nécessité à aucun moment l’usage d’outils d’IA générative.

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