Non, Mélenchon n’est pas un « cheffaillon d’opérette »

Durée de lecture : 5 minutes

14 décembre 2010 / Laurent Ayrault

En réponse à l’article de Fabrice Nicolino, un lecteur de Reporterre et militant du Parti de gauche prend la défense de Jean-Luc Mélenchon.


En tant que « écologiste » « sincère » militant au Parti de Gauche (après avoir quitté Les Verts), je souhaite réagir au billet de Fabrice Nicolino (a) sur trois points : passé, héritage et horizontalité. Et cela par une discussion argumentée (comme on aime au PG) et non par un jet d’aigreur...

Passé.

A en croire Fabrice Nicolino, le passé de Jean-Luc Mélenchon le disqualifierait d’emblée, notamment sa trentaine d’années passées au PS. Je trouve cet argument particulièrement faible, ce qui m’intéresse, ce sont plutôt les trajectoires politiques et donc les évolutions de tel ou tel, et le fait qu’elles aillent ou non dans le bon sens. Comme disait Jean-Paul Sartre, « L’important n’est pas ce qu’on a fait de moi, mais ce que je fais moi-même de ce qu’on a fait de moi ». A ce titre, le fait que Jean-Luc Mélenchon ait eu le courage de quitter le PS en novembre 2008 pour fonder un nouveau parti intégrant l’écologie m’a semblé particulièrement intéressant, et le moins que je puisse dire est que je ne suis pas déçu... La trajectoire de Fabrice Nicolino n’est pas tout à fait la même : collaborateur de l’hebdomadaire Politis pendant une quinzaine d’années, il en claque la porte en juin 2003, en désaccord avec le mouvement social contre la précédente réforme des retraites, mouvement qu’il qualifiait de « festival de criailleries corporatistes » [1]. Intéressant, n’est-ce-pas ?

Héritage.

A en croire Fabrice Nicolino, le fait que Jean-Luc Mélenchon évoque parfois en positif François Mitterrand ou soit décrit par certains journalistes comme un nouveau Georges Marchais le disqualifierait d’emblée. A nouveau, je trouve faible ce raisonnement, et pas particulièrement courageux de dresser des portraits outrageusement à charge de personnalités mortes qui ne peuvent par conséquent pas se défendre. Doit-on juger Fabrice Nicolino, qui collabore aujourd’hui à Charlie Hebdo, à l’aune de l’héritage laissé par Philippe Val ? Ainsi, Bernard Maris fustigeait en mai 2003 la réforme des retraites d’alors, notamment les retraites par capitalisation et l’argument selon lequel puisqu’on vit plus longtemps, on doit travailler plus longtemps [2]. En septembre 2010, le même Bernard Maris, sur France Inter, affirmait que le report de l’âge légal de date en retraite de 60 à 62 ans était inévitable [3]. Entre temps, Bernard Maris, en tant qu’un des actionnaires principaux de l’hebdomadaire pseudo-satirique auquel il collabore toujours, a gagné beaucoup d’argent suite aux ventes records du numéro publiant des caricatures de Mahomet issues d’un journal danois d’extrême-droite... Plus généralement, l’évolution de Charlie Hebdo, notamment durant la dernière décennie, a été analysée par l’historien Stéphane Mazurier en 2008 [4]. Doit-on associer à la personne de Fabrice Nicolino cet encombrant héritage ?

Horizontalité.

A en croire Fabrice Nicolino, Jean-Luc Mélenchon aurait une « conception verticaliste de la politique », et sa proposition d’accord stratégique avec la Chine ne serait même pas discutable. Sur ce dernier point, je précise que cette proposition n’a jamais été validée par le Parti de Gauche et relève du droit à l’expression personnelle dont chaque militant du PG peut user [5]. Cependant, les prémisses qui conduisent à son raisonnement sont largement partagées au sein du parti. Par exemple, nous défendons les droits de l’Homme mais refusons l’instrumentalisation impérialiste de ceux-ci, en particulier par les Etats-Unis. Ainsi, nous ne nous reconnaissons pas dans le droit d’ingérence prôné par Bernard Kouchner ou encore dans la « contre-idéologie du développement économique [...] comme en témoigne la création en 1985 par MSF de la fondation Liberté sans Frontières, un bras armé de l’anti-tiers-mondisme mis au point par des agronomes et des géographes pour faire savoir que »la dignité humaine peut se conjuguer à l’efficacité économique« (Fondation Liberté sans Frontières, brochure de présentation, septembre 1985) » [6].

Au contraire, nous prônons la reconnaissance de la dette climatique et soutenons la proposition d’un tribunal international de justice climatique (et l’empreinte écologique d’un Chinois est encore 8 fois inférieure à celle d’un Etatsunien). D’une manière générale, nous prônons plus d’horizontalité au niveau international. Et c’est cette horizontalité, chère au PG et à Jean-Luc Mélenchon, qui déclenche les hurlements de la meute. Par souci d’horizontalité, nous nous prononçons pour la sortie du traité de Lisbonne et la refondation républicaine de notre pays par la souveraineté et l’implication populaire, et cela déplaît à une certaine oligarchie.

Par souci d’horizontalité, nous nous prononçons pour un nouveau et radical partage des richesses (avec par exemple un revenu maximal autorisé intégré dans un nouveau barême de l’impôt sur le revenu), et cela déplaît à une certaine oligarchie. Par souci d’horizontalité, nous nous prononçons pour un pôle public de l’énergie avec des productions décentralisées, et cela déplaît à certaines sociétés privées.

En conclusion, un débat existe entre les partisans d’un environnementalisme dépolitisé (voire antisocial) et les partisans d’une écologie politique radicale. Fabrice Nicolino et Jean-Luc Mélenchon n’ont pas fait le même choix. Dont acte.

...................................................

Notes :

(a) Fabrice Nicolino, Jean-Luc Mélenchon, un cheffaillon d’opérette ? http://www.reporterre.net//spip.php?article1417]

[1] Politis n°755 du 12 juin 2003.

[2] « Dernière sortie avant Thatcher » et « Volem rien foutre al païs » (Charlie Hebdo, 14 mai 2003).

[3] http://blog.exigences-citoyennes-re...

[4] http://www.telerama.fr/idees/l-honn...

[5] Les propositions programmatiques du PG pour défendre la paix au niveau international sont consultables ici : http://programme.lepartidegauche.fr...

[6] François Cusset « La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980 » (La Découverte, 2006, pages 32 à 34).




Source : Courriel à Reporterre.

Lire aussi : Pour un dialogue entre Europe Ecologie et le Parti de gauche http://www.reporterre.net//spip.php...

14 septembre 2019
Véganes et paysans (presque) unis contre l’élevage industriel
Enquête
25 juillet 2019
Aux Rencontres de la photographie d’Arles, les murs séparent, la nature relie
À découvrir
16 septembre 2019
La réforme Blanquer à l’assaut des langues régionales
Info




Du même auteur       Laurent Ayrault