Notre Dame des Landes : état des lieux par les agriculteurs de la zone

Durée de lecture : 6 minutes

11 janvier 2013 / Marcel Thebault

Combien de terres encore libres sur la zone, combien d’exploitations en activité, où en sont les paysans ? Voici les réponses.


Depuis 1974, c’est le choix de nos politiques, faire le vide. Avec un droit de préemption, le conseil général a progressivement acheté les terres, ce qui lui a permis de transférer 870 hectares (ha) à AGO-Vinci. Ils espéraient un abandon des terres au fil du temps. Nous nous sommes battus pour chaque installation et les exploitations ont été maintenues. Nous avons tenu bon et il y a chez nous moins de friches qu’en moyenne dans le département.

Quelques chiffres pour décrire ce projet

Une emprise directe de 1.650 ha.
Une emprise indirecte forte pour les surfaces de compensation, coefficient proche de 2 si on applique la loi sur l’eau. Donc environ 3.000 ha à mettre sous contrat environnemental et qui deviendraient peu productifs du point de vue agricole.
Une surface prévue en béton de 750 ha : 539 ha dans un premier temps pour la plateforme à 4.5 millions de passagers + 239 ha pour passer à 9 millions de passagers, auxquels s’ajoutent 186 ha pour le barreau routier, soit un total à terme de 962 ha (source Commission d’enquête loi sur l’eau).

A l’état des lieux en 2003, il y avait 47 exploitations impactées de façon plus ou moins importante.
15 exploitations n’étaient plus viables soit par emprise très importante sur la surface, soit par le siège détruit.

Je voudrais rappeler que toutes les organisations syndicales agricoles se sont prononcées contre ce projet, que toutes sont scandalisées par la consommation de terres agricoles.
Par contre, pour les mobilisations pour Notre Dame, toutes ne sont pas là.
Par contre, aussi, depuis 2012, les tracteurs se comptent par centaines (220 à 400) à chaque manifestation.

En 2011, AGO-Vinci, détenteur de la concession, a cherché à faire des accords amiables.
Depuis 2003, certains étaient partis à la retraite ou en étaient proches, d’autres ont eu des soucis de santé et certains ont choisi de prendre acte du projet.

Mais 11 exploitations n’ont pas signé d’accord amiable (source AGO), soit 19 personnes.
Avec l’émission par le juge en février 2012 de l’ordonnance d’expropriation, toutes nos terres, nos maisons, nos bâtiments sont destinés à être achetés par AGO-Vinci, qu’on le veuille ou non. Le seul débat est : quel montant pour le chèque ?

Ces 11 exploitations subissent en 2012 l’expropriation, qui va décider de la valeur de leur biens et les rendre expulsables ensuite. Puisque, une fois le chèque déposé à la Caisse des dépôts et consignations, vous n’êtes plus chez vous. Nous serons squatters sur nos propres terres et dans nos maisons.

5 exploitations, soit 9 personnes sont très impactées et se situent au cœur de la zone et constituent un ensemble bloquant de 450 ha environ.
Ces exploitations sont expulsables dès 2013, mais sont normalement protégées par l’accord politique dit « de la grève de la faim » qui dit que exploitants et habitants de maisons avec titres à la date de la DUP (9 février 2008) ne seront pas expulsés tant que les recours français déposés avant le 5 mai 2012 ne sont pas traités.

Aujourd’hui, il reste 2 recours. Vinci a dit publiquement qu’il mettait ses juristes sur cette affaire qui les perturbe.

Pour l’instant, nous, agriculteurs qui restons en place, continuons à cultiver les terres, y compris celles des voisins qui partent dès cette fin d’année. De manière individuelle, mais aussi collective, nous ne laisserons pas la friche s’installer en attendant le projet.

Parmi les exploitations très impactées qui ont signé un accord amiable, aucune n’a recréé un siège, les personnes concernées ont pris la retraite ou l’ont anticipée, et pour certains ont licencié des salariés.

Deux mots sur une très bonne nouvelle dans notre combat. C’est la résistance des propriétaires : sur 780 ha détenus par des propriétaires privés, seulement 142 (18%) ont été négociés à l’amiable, ce qui représente 16% (94/577) des propriétaires.

AGO-Vinci donne des statistiques fausses, car ils comptent en achat amiable la surface très importante du conseil général et les dossiers non retenus par le juge par défaut de procédure.

Ce refus de vendre est dû à 2 raisons : l’opposition au projet et le prix de 1.600 € par ha. Quand on pense aux profits que fera Vinci sur ces terres, on est scandalisé.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir mis tous les moyens d’intimidation en œuvre pour persuader les gens de vendre : « vous n’avez pas le choix », « vous irez devant le juge », « les frais d’avocats sont terribles », appels répétés...

Quelques informations sur les maisons : 49 au total dans la ZAD en 1973, 6 détruites avant 2008, 13 détruites en octobre-novembre 2012, 8 en instance et 15 en sursis car utilisées par des habitants et exploitants avant la déclaration d’Utilité Publique et donc protégées pour l’instant par l’accord politique de mai 2012.

Quelques mots sur ce que nous vivons :

Avec le procès de Sylvain, vous avez vu qu’ils essaient de criminaliser les opposants.
Nous avons découvert ces jours-ci que nous sommes classés, nous la famille Thebault comme activistes. Nous ne sommes pas encore des narco-anarchistes, ça ce sont les jeunes, mais cela pourrait venir.

Avec l’opération policière, la vie se complique sérieusement.
Nous devons subir la destruction des maisons voisines, la circulation avec des détours car ces messieurs ne peuvent pas se garer et surtout ils sont envahissants. Les camions s’installent sur les parkings privés, dans les entrées de ferme.

Un copain en a vu sous l’auvent de notre stabulation à vaches en notre absence, d’ailleurs j’y ai retrouvé un écusson maître chien. Les forces de police ne referment jamais les barrières, des collègues ont du courir plusieurs fois après leurs génisses.

Enfin, depuis l’arrivée des gardes mobiles, on a eu des rangées de fils de clôture de barbelés et des barrières de coupés. Y a-t-il un lien ? En tout cas, ils sont équipés de pinces coupantes, on les a vus les utiliser pour ouvrir plus rapidement une barrière lors d’un affrontement.

Nous sommes sous forte tension, mais ce n’est rien à coté de ce que subissent les jeunes.

Il faut bien savoir que les maisons de la ZAD auraient déjà été détruites si elles n’étaient pas squattées.

Chaque action de répression soude chaque fois plus les différentes composantes de la lutte.

Par exemple, en décembre, 45 tracteurs ont protégé les maisons construites suite à la manifestation de réoccupation du 17 novembre et attaquées par la police les 23 et 24 novembre.



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Source : Courriel à Reporterre

Marcel Thebault est secrétaire de l’ADECA (Association de Défense des Exploitants Concernés par l’Aéroport)

Photo : Ouest France

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