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Tribune —

Ô mes frères Pays !


Mes Amis, il m’est difficile de répondre à votre question car le temps de ma jeunesse s’étiole sous une charge d’éons et je n’en ai pas grand souvenir.

Mais il me revient que j’avais un fichu caractère, une vigueur impétueuse et l’imagination fertile. Peut-être à cause de cela suis-je fabriqué de ces formes tordues et déchiquetées qui peuvent vous surprendre, fendu par ces abîmes d’ombre, suis-je dressé en serres dont les crêtes crènelées sont des remparts face à je ne sais plus quel ennemi ?

Certes les vents hurlants, les neiges éternelles et autres puissances glacées d’un autre âge m’ont usé la calotte ; comme autant de limes et couteaux ils m’auront décharné les côtes et raboté l’échine ne me laissant qu’un sable maigre sur les os, mais que m’importe ! J’ai toujours eu cette envie d’altitude, ce besoin d’arrêter les vents, d’accrocher les nuages à la pointe de mes rancs, (humer leur humeur floconneuse) ou alors, par temps clair, d’avoir un point de vue d’en haut. Et d’ici mes très Chers, je vois la mer, notre grande et tendre soeur géante que tous nous aimons tant !

Ô mes frères Pays ! Vous Autres vaste Plaine, Forêt altière, Désert intraitable, Toundra rétive, Mangrove inquiétante, Colline apaisante, Plateau de solitude, Rivage lascif, ombrageuse Montagne, Banquise aux silences brisés …, soyez les bienvenus, je vous accueille en esprit en ce jour « J » de la rencontre des hommes sur le chemin des troupeaux.

Nous avons tous vu naître les hommes ! Ils sont les derniers nés de nos eaux, de notre humus, frais émoulus de nos matières ; nous les portons sans peine tant ils sont minuscules et sans poids. Mais comment étions-nous avant Eux, avant que ces puces électromagnétiques, ces insignifiants flux d’énergie nous parcourent sans cesse et en tous sens ? Dois-je vous l’avouer, je ne m’en souviens pas, n’en est-il pas de même pour vous ?

Qu’étions-nous, mes amis, avant qu’Ils donnent un nom à nos formes et nous portent à leur tour dans leur coeur ? Une conscience sans limite ? Immense certes, mais du coup sans discernement ! Et voilà qu’un jour ils nomment la somme des choses que nous sommes en cent mille définitions bourdonnantes, alliées mais indépendantes comme les abeilles d’une même ruche ; et ces vibrations nous cernent et nous concernent tant qu’elles singularisent notre état d’être : Depuis, nous sommes tels que nous vibrons par la parole des hommes !

C’était aux temps anciens quand les êtres humains étaient jeunes sur notre mère la Terre. Où qu’ils fussent, ils sillonnèrent les lieux, suivirent les cours des fleuves ou fouillèrent les sombres forêts par les sentes subtiles, arpentèrent des terres ocres au sable fin, des savanes ondulantes, des vals où ragent des torrents, gravirent des sommets… et partout ils chantèrent la pierre, l’arbre, la fleur, l’animal, le ciel, le vent, ils burent à toutes les eaux, posèrent leur cul sur le moindre coin de terre, adossèrent leur fatigue contre toutes les parois ! Et le monde prit forme sous leurs sens et le monde eut un sens !

Alors pour nous, mastodontes endormis sur notre couche d’oubli, ce fut l’enchantement et la clef de notre existence. A mesure que nous ressentions les ondes de leur chant, nous nous unissions à leur être, nous leur appartenions un peu plus ; et nous devînmes pays-source, pays-origine, pays-racine ancrés en eux des pieds à la tête. C’est à ce moment-là, n’est-ce pas, que nous avons pénétré leur conscience par la porte du rêve.

Par la magie du rêve nous leur avons indiqué les lieux de nos champs de force jalonnés de pierres puissantes et de trous d’eau. Ils relièrent ces points entre eux et les nommèrent « pistes », gravèrent dans leur mémoire ce qui devint la carte de nos veines et de nos souffles. Reliés à ces lieux, ils eurent la connaissance de bien des choses qui surgirent à leur conscience. Chercheurs infatigables et nomades fragiles, ils marchaient sur la piste de leur rêve tout en rêvant qu’ils marchaient…

Ce fut l’époque où les être-humains rompirent le silence et l’inertie du monde. Par la puissance des rythmes tambour-calebasse cognement- coquillage et d’ autres sons souffle-bois, en des accords de voix tirés de leurs entrailles et de leurs gorges, ils élevèrent le chant profond de la terre en de vives mélodies ou douces mélopées. Ils se devinèrent aussi inventeurs de fables et conteurs de légendes, graveurs de signes, faiseurs de fresques, en un mot, grands maitres de magie. Ils se souvenaient du passé, projetaient l’à-venir, ainsi, ils inventèrent le temps !

L’Histoire a commencé, il y a si peu de cela, quand grisés du pouvoir de faire venir les choses à l’existence, ils échafaudèrent aussi des rêves qui cinglèrent comme vent mauvais et tranchèrent dans la chair chaude de la vie. Parfois ils ont respecté les vieilles coutumes-pays tel un héritage sacré, jouissant de nos espaces avec respect, en harmonie avec l’ esprit des éléments ; le plus souvent, ils ont taillé, brûlé, pompé, asphyxié, défiguré ou pollué tant et plus que certains parmi nous, Ô malheureux frères Pays, en sont exsangues et quasi moribonds…

J’ai la chance d’être rude, pauvre et sauvage et sans me vanter, d’attirer la bienveillance des hommes qui, jusqu’à présent, m’ont épargné à peu près. Il demeure entre nous un bon sentiment entretenu de leur côté par la pratique d’us et de rites millénaires. Tous les ans, dans une effervescence tranquille, bêtes et gens montent la draille avec des désirs d’herbe et d’ère nouvelles. Le bourdon des sonnailles et les laines teintées de couleurs vives signalent depuis toujours le renouveau de la lumière. Soyons attentifs maintenant ; ils vont s’arrêter en un endroit précis choisi par le hasard, asseoir leurs fesses (peut-être sans le savoir) tout près des vieilles pierres-repères et vont parler de Nous, d’Eux et de la Terre.

Ils forment le cercle de palabre sur la draille chantée par leurs ancêtres des premiers âges. Ecoutons-les car leur parole dit leur espérance. Il y a encore des mots difficiles à apprendre qu’ils feront vibrer bientôt au coeur de la matière : liberté, justice, harmonie, paix, amour…, n’est-ce pas ce qu’ils veulent ?

Ecoutons-les rêver la réalité qui vient !


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