Ouragan Dorian : « Les personnes les plus en danger sont les plus pauvres »

Durée de lecture : 6 minutes

3 septembre 2019 / Entretien avec Jean-Paul Vanderlinden

Moins mobiles, moins informés, moins protégés par l’État... Les plus pauvres sont particulièrement vulnérables aux ouragans, comme l’explique le chercheur Jean-Paul Vanderlinden. Un constat d’autant plus inquiétant qu’à cause du dérèglement climatique, les ouragans intenses et destructeurs vont se multiplier.

Jean-Paul Vanderlinden est professeur en économie écologique à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, il est membre du laboratoire CEARC (cultures, environnements, Arctique, représentations, climat) de l’Observatoire de Versailles Saint-Quentin. Ses travaux portent sur l’analyse des risques sociotechniques émergents et leur gouvernance, avec un accent sur les questions liées aux changements climatiques.


Reporterre — Depuis dimanche 1er septembre, l’ouragan Dorian sème le chaos dans l’archipel des Bahamas. Selon le Centre national des ouragans des États-Unis, il devrait s’approcher de la côte est de la Floride entre mardi soir et mercredi matin. À quoi ressemble un ouragan ?

Jean-Paul Vanderlinden — Un ouragan est une gigantesque zone de basse pression qui se forme dans les océans : la mer et l’air y sont aspirés vers le haut dans des proportions extrêmes. Cette surface d’eau se conjugue également à des vents violents et à des précipitations, contrairement aux tsunamis. Cela provoque une espèce d’onde de tempête gigantesque. Le tout déferle sur les côtes et les submerge, menaçant les populations côtières. Un ouragan qui se promène seul et ne rencontre personne, on s’en fiche un peu. Mais aujourd’hui, les côtes sont terriblement peuplées. Les zones les plus exposées se situent au niveau de la bande intertropicale, ou un peu plus haut. Là, les ouragans rencontrent parfois des gens qui sont particulièrement fragiles, donc plus vulnérables à ce genre d’évènements.



Comment le changement climatique influe-t-il sur les ouragans ?

L’énergie qu’un ouragan est capable de déployer dépend de la température de l’air, de la mer et du différentiel entre les deux. Or, avec le changement climatique, les températures augmentent et les potentiels d’énergie transportée augmentent aussi, rendant les ouragans toujours plus intenses.

Quand les températures sont plus élevées, l’humidité de l’air est également plus importante, ce qui rend les précipitations beaucoup plus violentes. Les ouragans d’aujourd’hui sont donc nourris par un mélange d’énergie et d’eau plus destructeur qu’auparavant. Ainsi, la probabilité de survenue d’ouragans extrêmement puissants augmente avec le changement climatique. Et ça va continuer : nous sommes entrés dans une espèce de fenêtre où des choses extraordinaires vont devenir ordinaires et des choses impensables vont devenir extraordinaires.




Quand La Nouvelle-Orléans a été évacuée avant l’arrivée de l’ouragan Katrina, en 2005, les 60.000 personnes qui sont restées coincées dans la ville étaient majoritairement pauvres et noires. Pourquoi les cyclones frappent-ils plus durement les populations défavorisées ?

Un des facteurs d’exposition – ou non – à un évènement extrême, c’est notre capacité à nous retirer de la trajectoire du danger, donc de nous déplacer. Dans le cas de la Nouvelle-Orléans, des habitants y sont arrivés, bien que leurs propriétés et leurs biens aient été, eux, exposés à l’ouragan.

Comment la richesse, ou la pauvreté, vient jouer là-dedans ? L’accès à l’information joue à plein, mais il dépend aussi de la façon dont on est ciblés par l’État. Et l’État cible des gens qui ressemblent à sa clientèle ordinaire, des gens intégrés dans les circuits de communication, et qui disposent par exemple d’automobiles leur permettant de se déplacer. Les gens les plus pauvres ont tendance à être marginalisés dans l’accès à l’information, à avoir une relation de confiance défectueuse vis-à-vis de l’État et de ses injonctions. Ils se retrouvent donc dans l’incapacité de se soustraire au lieu du danger.

À la Nouvelle-Orléans, un autre problème éminemment politique est apparu : la mise à l’écart des populations défavorisées au moment de la reconstruction des infrastructures détruites par l’ouragan. Les infrastructures n’ont pas été reconstruites pour eux, mais pour des gens plus riches. Il y a donc eu un double effet de la pauvreté : une plus grande exposition par une quasi-incapacité à se retirer, et une dépossession des biens collectifs qu’ils avaient avant le passage de l’ouragan.



Quels sont autres les facteurs de vulnérabilité face aux extrêmes climatiques ?

La vulnérabilité sociale et économique : est-ce qu’on a juste ce qu’il faut pour vivre, ou est-ce qu’on a des réserves ? Est-ce qu’on a des gens, des réseaux qui nous soutiendront en cas de coups durs ? Est-ce qu’on bénéficie d’une assurance, ou de l’assurance de l’État ? Et il y a aussi toute la vulnérabilité individuelle : est-ce qu’on est jeune, ou vieux ? En bonne santé, ou en mauvaise santé ? Là, la pauvreté joue à nouveau parce que l’accès aux soins de santé, en particulier aux États-Unis, dépend du niveau de richesse.

Au bout du compte, les personnes les plus vulnérables au changement climatique sont les plus pauvres, les gens qui ont le moins accès aux structures de pouvoir, donc les gens en marge, les minorités, les gens qui sont déjà fragiles. C’est pourquoi, aussi, la Floride est a priori moins vulnérable qu’Haïti. Les États-Unis constituent un État plutôt fonctionnel et fort, il y a de l’argent, du réseau social. Ça ne rend pas la situation moins embêtante, mais c’est important de se rendre compte qu’aujourd’hui, un ouragan qui touche les Bahamas ou la Floride est peut-être moins grave que s’il passait par Haïti et Cuba.

L’ouragan Dorian, pris en photo par un astronaute de la Nasa.



Comment réduire l’exposition et la vulnérabilité aux extrêmes climatiques ?

Pour être moins exposé, soit on se déplace, soit on met des barrières. Si on est sur un archipel comme les Bahamas, où le sol est quand même très bas, se déplacer à temps et rapidement fait sens. Si se déplacer définitivement n’est pas envisageable, il faut être capable de se déplacer temporairement ou avoir des infrastructures qui tiennent le choc, voire des structures de protection.

La question sous-jacente est aussi celle de la nature même d’une économie trop proche de l’eau : est-elle sensée dans un contexte de changement climatique ? Est-ce qu’on ne devrait pas penser, dès aujourd’hui, à s’installer ailleurs qu’aux Bahamas ou sur la côte en Floride ? Est-ce qu’on doit continuer d’investir sur des infrastructures menacées de disparition à court ou moyen terme ?

Enfin, concernant la vulnérabilité, il y a vraiment un travail à faire pour que les gens, les pays et leurs institutions soient plus solides et leur permettent de faire face. Je pense à Haïti, un pays qui ne va pas bien du tout, à tous les niveaux. La responsabilité de la communauté internationale est très forte à l’égard de ces pays très vulnérables, exposés aux ouragans et où les risques vont être démultipliés en raison de phénomènes extrêmes, toujours plus intenses.


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Lire aussi : « L’augmentation de la puissance des cyclones est causée par le changement climatique »

Source : Alexandre Reza Kokabi pour Reporterre

Photo :
. chapô : L’ouragan Dorian, photo du 1er septembre 2019. Pierre Marcuse / Flickr
. L’oeil de l’ouragan, issu du tweet de Nick Hague, astronaute de la Nasa

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