Population et limite écologique - en 2050

5 août 2009 / Hugues Stoeckel

Intitulé « Le néo-malthusianisme pour les Nuls », ce texte a été envoyé par son auteur au journal La décroissance. Celui-ci n’a pas souhaité le publier. Reporterre vous le présente. Nous ne sommes pas forcément d’accord avec les textes que nous diffusons, mais nous pensons qu’ils font utilement avancer le débat écologique.


Le journal de la Décroissance de juillet-août 09 était accompagné du Cahier n°3 de l’IEESDS, un 16 pages intitulé « La décroissance contre Malthus ». Sans point d’interrogation.

De fait, l’essentiel du propos s’est borné à dénoncer (à juste titre) les motivations élitistes de Malthus, ainsi que les délires eugénistes des groupuscules d’illuminés qui, paraît-il, veulent diminuer drastiquement la population mondiale, au besoin par la violence, afin de « soulager » Gaïa.

On est là à l’exact opposé du néo-malthusianisme, dont l’objet est précisément d’éviter à notre espèce d’être un jour décimée par la violence ou la faim. Il est donc pour le moins incongru d’assimiler ces délires ultra minoritaires aux préoccupations de ceux qui ne souhaitent qu’un moindre afflux de nouvelles générations, parce que c’est la façon la plus logique et indolore (tout est relatif) de réduire une empreinte écologique humaine qui ne cesse de croître.

Ce 16 pages dénonce par ailleurs l’atteinte aux principes humanistes que constituerait une intrusion dans le choix procréatif des couples. Mais il occulte une autre question, encore plus soucieuse d’humanisme : la planète aura-t-elle assez de ressources pour assurer les besoins « civilisés » des 9-10 Mds d’humains annoncés pour 2050 ?

La plupart des experts en prospective n’en doutent pas. Mais si l’on se souvient que ces mêmes experts n’ont pas su voir venir le pic pétrolier ni comprendre sa portée, on réalise que confiance alimentaire et confiance énergétique relèvent du même acte de foi béate en l’irrésistible progrès humain.

Et cela au mépris d’une première évidence, à savoir que même quand les moyens de nourrir le monde existent, la faim n’est pas éradiquée pour autant. Un milliard d’humains sont déjà gravement sous-alimentés. On pourrait sans doute les nourrir si la solidarité l’emportait sur l’égoïsme d’une minorité de privilégiés mangeurs de viande. Mais elle ne l’emporte pas, et rien ne permet d’espérer qu’elle l’emportera davantage d’ici 2050.

Or entre temps le potentiel de ressources de la planète s’amenuisera encore :
• moins d’espace pour chacun : la population croît, les océans montent et les déserts avancent
• moins de terres arables (100 000 km2 par an)
• moins de forêts (déjà réduites de moitié, et ça continue)
• moins de poissons (déjà réduits d’un tiers, et ça continue)
• moins d’eau potable : 3 Mds de personnes seront sous le seuil de pénurie chronique en 2025 (FNUAP)
• moins de biodiversité : 50 à 100 000 espèces disparaissent chaque année, rythme qui pourrait encore décupler
• un climat plus hostile : chaque degré de réchauffement réduira de 10% la productivité céréalière en Afrique
• des migrations ingérables : l’ONG Christian Aid annonce jusqu’à 1 Md de réfugiés climatiques en 2050
• beaucoup moins de minerais et d’énergie disponibles : seul le tiers de la production pétrolière actuelle subsistera en 2050. Que dire de 2100 ?

Le documentaire « Vers un crash alimentaire » (Arte, fin 2008) rappelle que le facteur déterminant de ce crash sera la disponibilité énergétique. C’est en effet grâce à l’énergie et à la chimie tirées du pétrole (tracteurs, engrais…) que les rendements de riz chinois ont pu tripler en 40 ans et que la productivité d’un riziculteur camarguais ou américain (≈ 500 t/an) est aujourd’hui 1000 fois celle d’un paysan de Casamance !!

À lui seul, et quel que soit par ailleurs notre niveau d’engagement collectif dans la décroissance, ce « 1000 fois » condamne implacablement toute la production mécanisée de riz à s’effondrer lorsque l’or noir fera vraiment défaut. Certes, pas d’un facteur 1000 : beaucoup d’actifs retourneront à la terre pour compenser. Mais ils ne seront pas 1000 fois plus nombreux qu’aujourd’hui. Pas même 100 fois : sans tracteurs, qui voudra (re)devenir paysan ?

Face à 50% de bouches supplémentaires à nourrir, que deviendra alors la production mondiale de riz, première céréale consommée dans le monde (600 Mt/an) ? Sera-t-elle divisée par 2 ? Par 5 ? Et quid de la production de blé ou de maïs ? Dès lors, qui pourra encore manger à sa faim ? Dans les démocraties, qui acceptera la solidarité face à la pénurie ? Ailleurs, qui s’en souciera ? Et par quel miracle une famine universelle n’engendrerait-elle pas une violence universelle qui détruirait aussi ce qui reste de nature ?

Si ces questions ne vous émeuvent pas, si vous ne voyez toujours aucune raison de brider la natalité (ou au moins de cesser de l’encourager), alors expliquez moi : j’ai une formidable envie de découvrir, preuves en main, que je devrais moi aussi avoir confiance ! Car si je souhaite moins de familles nombreuses, ce n’est certes pas par haine des enfants, comme le soupçonne Paul Ariès dans ce cahier : c’est au contraire pour leur éviter de vivre l’enfer sur Terre. Et croyez-moi ou non, j’en dirais autant même si mes trois petits-enfants que j’adore n’étaient pas dans le lot.





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Source : Courriel à Reporterre

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