Pour détruire la planète, optez pour la croissance verte

12 juillet 2012 / Jean Gadrey

Le nouveau président va prôner la croissance. Verte, bien sûr. Mais « la croissance verte » nous conduit dans le même mur que la croissance classique, comme le montre l’analyse du rapport de l’OCDE sur ce thème


Certaines institutions internationales prennent des gants et maintiennent un peu d’ambiguïté sur le thème de « l’économie verte », une idée qui semble sympa (qui peut être contre une économie plus écologique ?) mais sur laquelle je reviendrai car son usage par les dominants et par les milieux d’affaires n‘est pas innocent. Mais, avec l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économique], pas de gants. Ce qui est mis en avant c’est la poursuite de la croissance à l’infini, en y intégrant la nature comme nouveau grand facteur de production (ce qui est le cas depuis toujours, mais on vise à monter d’un cran dans son exploitation productive) et comme champ d’investissement prioritaire d’un capitalisme vert ou verdi.

Le récent rapport de l’OCDE Vers une croissance verte : suivre les progrès. Les indicateurs de l’OCDE entre dans cette problématique par les indicateurs. Cela rend plus concrètes ses visions de l’avenir souhaitable. On y trouve une définition de la croissance verte et un cadre d’analyse de ses dimensions, ressorts ou « facteurs ». Voici la définition :

« La croissance verte consiste à favoriser la croissance économique et le développement tout en veillant à ce que les actifs naturels continuent de fournir les ressources et les services environnementaux sur lesquels repose notre bien-être. Pour ce faire, elle doit catalyser l’investissement et l’innovation qui étaieront une croissance durable et créeront de nouvelles opportunités économiques. »

Ce rapport, présenté comme le fruit du travail d’un « groupe pluridisciplinaire », baigne en réalité de bout en bout dans l’économisme néoclassique. Voici quatre axes de critique.

1. LA POURSUITE A L’INFINI DANS LA VOIE DE LA CROISSANCE EST POSTULEE.

L’OCDE ne se demande pas si l’objectif (des Nations Unies, au moins dans certains rapports) de division par cinq d’ici 2050 des émissions des pays riches, en gros ceux de l’OCDE, est ou non compatible avec 40 ans de croissance mondiale à venir. Mieux, ou pire, ON NE TROUVE PAS DANS CE RAPPORT D’ALLUSION A DES SEUILS ECOLOGIQUES. On note en revanche, p. 26, un passage d’anthologie où l’on évoque l’existence de « niveaux critiques » de dégradation des « actifs naturels ». Mais c’est pour expliquer que cette notion est « difficilement applicable » et « qu’il n’y a souvent pas de consensus » ! Pas de trace non plus du GIEC [Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat], qui n’est même pas cité en bibliographie. Il s’agit sur ce point d’un considérable recul par rapport à la « commission Stiglitz » (2009).

2. LE POSTULAT DE LA « SUBSTITUABILITE DES FACTEURS »

Pourquoi ce refus de parler de limites écologiques associées à des indicateurs – qui existent - nous disant où nous en sommes, si nous avons franchi des seuils critiques, etc. ? C’est en réalité logique : tout l’arsenal de la théorie néoclassique de la production est fondé sur la « substituabilité des facteurs de production » (on peut poursuivre la croissance avec moins de services issus « d’actifs naturels » s’il y a plus d’autres actifs). Et toute tentative de monétariser, dans cette théorie, les « services de la nature » requiert aussi cette hypothèse. Or l’idée de limites physiques à ne pas franchir (bien que parfois déjà franchies) s’oppose frontalement à cette hypothèse !

Nos experts de l’OCDE savent cela. Et, tout comme ils ont glissé en douce sous le tapis les encombrants « niveaux critiques », ils se débarrassent en quelques phrases de la question de la substitution. Voici comment : « … dans quelle mesure le recul d’un type d’actif peut-il être compensé par l’accroissement d’un autre ? Dans un monde caractérisé par des mesures parfaites et des marchés parfaits, cette information devrait être contenue dans les prix des actifs, reflétant les préférences de la société et sa vision de l’avenir. Comme de tels prix n’existent pas pour la plupart des actifs, la mesure doit commencer par un suivi de l’évolution physique des actifs naturels… ».

C’est donc parce que les prix des « services de la nature » sont imparfaits, ou encore inconnus, qu’on ne peut pas, POUR L’INSTANT, avoir un bon indicateur monétaire de PIB vert ou « d’épargne nette ajustée ». On se contentera donc d’indicateurs physiques. Mais la question de la monétarisation générale est explicitement à l’agenda de « la feuille de route pour la mesure ».

Or, c’est très bien de suivre « l’évolution physique des actifs naturels », mais cela ne dit rien sur les niveaux acceptables ou soutenables, donc cela laisse libre cours aux exercices fondés sur l’hypothèse de substitution, qui est la grande base de la « soutenabilité faible » du capitalisme vert.

Autrement dit, lorsque l’OCDE prétend que son groupe 2 d’indicateurs permet de veiller à « garder intacte la base des actifs », c’est compatible avec un effondrement écologique. Garder intacte la base d’actifs qu’est la composition actuelle de l’atmosphère, c’est laisser sur nos têtes plus de deux fois plus de concentration en gaz à effet de serre que ce qu’il faudrait pour garder intacte la base d’actifs qu’est l’humanité… Sans mention de limites physiques, ces mesures sont conservatrices, au pire des sens.

3. PRIORITE A LA « PRODUCTIVITE DES RESSOURCES »

Produire les mêmes choses avec moins de ressources naturelles et moins de pollution, qui, à nouveau, pourrait être contre ? Or c’est une question secondaire quand on n’a pas d’indicateurs de seuils absolus. Cela fait des années qu’on nous serine qu’il y a de moins en moins de matières et d’émissions « par unité de PIB ». Mais comme la croissance est plus forte que le rythme de réduction de la pression sur l’environnement par unité produite, la situation globale ne cesse d’empirer. On a donc là une famille d’indicateurs qui trompent et de thermomètres qui rendent malades. Ils nous font croire que les choses vont dans le bon sens quand tout va de mal en pis. On peut évidemment les faire figurer dans des tableaux de bord, mais pas en haut de la liste.

4. EXIT LE DEVELOPPEMENT DURABLE, LA SANTE SOCIALE ET LA QUALITE DE VIE

Voici un autre passage où les auteurs poursuivent leur œuvre d’élimination de grandeurs essentielles, confirmant plus ou moins ainsi que leur croissance verte s’en contrefiche : « Des concepts plus larges, notamment celui de développement durable, comprendront aussi le capital humain ou le capital social. DANS LE CAS DE LA STRATEGIE POUR UNE CROISSANCE VERTE, CEPENDANT, L’ACCENT EST MIS SUR LES SEULS ACTIFS ECONOMIQUES ET NATURELS. »

Cette option suffirait à condamner ce rapport, dans lequel les seuls « actifs » qui comptent pour la croissance verte, donc les seuls qu’il faut compter, sont économiques et naturels. « There is no such thing as society », disait Margaret Thatcher. Même le « capital humain » des néoclassiques est évincé. Ne parlons pas des indicateurs de développement humain ou de santé sociale. Une seule catégorie de variables de « bien-être matériel » s’en sort après ces coupes sombres. Elle concerne la « qualité environnementale de la vie » : qualité de l’air en ville, accès au traitement des eaux usées.

N’y a-t-il rien à retenir de cet ensemble ? Si, on trouve dans le lot quelques indicateurs environnementaux utiles, tous connus depuis longtemps, par exemple sur l’artificialisation des terres, les ressources halieutiques, forestières ou d’eau douce. Pas grand-chose en fait. Mais c’est la stratégie d’ensemble et son illustration par DES INDICATEURS SOUVENT PEU UTILES OU NUISIBLES, AU DETRIMENT D’AUTRES DONT NOUS AURIONS BESOIN, qui est critiquable. Le « développement durable » n’était pas exempt d’ambiguïtés, mais il était en principe multidimensionnel, économique, social, écologique et démocratique. « Leur » croissance verte rabat tout sur l’économie, dont celle de l’exploitation sans vraie limite de la nature. Elle ne nous éloigne pas du « mur » vers lequel nous fonçons, elle maintient le pied enfoncé sur l’accélérateur : la croissance.





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Première mise en ligne le 5 mai 2012

Source : Jean Gadrey

Photo : Les Echos

Consulter aussi : « Le mirage de la croissance verte », ch. 3 de Pour sauver la planète, sortez du capitalisme

Ecouter aussi : Nathalie Kosciusko-Morizet, qu’est-ce que la croissance verte ?

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