Tribune —
Quand le Parti de gauche phosphore sur l’écologie...
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Samedi 1er décembre les premières Assises pour l’écosocialisme étaient organisées par le Parti de Gauche. La gauche marxiste intègre-t-elle vraiment l’écologie ? C’est ce qu’a voulu savoir Reporterre, qui propose deux regards de ses journalistes sur ce moment important de l’écologie politique.
Ah qu’il est difficile d’être écologiste quand on vient du productivisme...
« Camarades, nous ne défendons pas la nature, nous défendons l’écosystème humain ». Une opposition pour illustrer une tentative de réconciliation, celle du rouge et du vert. Comme un symbole. A travers cette apostrophe, Jean-Luc Mélenchon en a peut-être dit plus qu’il ne le pensait, alors même qu’il s’exprimait pour synthétiser les diverses réflexions autour de l’écosocialisme.
Pour autant, un discours du leader du Parti de Gauche reste toujours une performance impressionnante ; sans notes, ni eau (ce qui devient assez remarquable), Mélenchon a conclu pendant une heure sur les nouvelles perspectives qu’ouvre le choix de l’écosocialisme pour son parti. L’exercice était d’autant plus délicat, qu’il venait clore une journée entière de discussion, organisée selon un planning dense qui aura fait se succéder table-rondes, partage d’expériences, intervention vidéo et exposés plus magistraux. Jacques Généreux, Paul Ariès, Eric Coquerel, François Delapierre, etc., toutes les grandes têtes d’affiche du parti étaient au RDV, conférant définitivement à l’événement une envergure particulière : « Ce n’est pas un lifting, il s’agit de s’ancrer dans un nouvel espace politique culturel », prévenait ainsi Mélenchon.
Quelle est donc cette nouvelle matrice idéologique ? L’écosocialisme se présente comme une alternative politique, radicale et concrète, à la catastrophe écologique capitaliste. Il repose sur deux grands axes théoriques : un anti-libéralisme – qui refuse le modèle de société actuel fondé sur un individualisme exacerbé, la concurrence de tous contre tous, la propriété privée et la privatisation croissante des biens publics – et un anti-productivisme, qui appelle à une nouvelle organisation de la production, des échanges et de la consommation. Paul Ariès en fait sa profession de foi : « Je crois en la possibilité d’un renouveau des gauches anti-productivistes. Et je crois en un renouveau de l’anti-productivisme de gauche enfin optimiste ».
C’est le sens du projet écosocialiste, sorte de « buen vivir à la française », qui aspire à cette société de convivialité chère à Ivan Illich. Volontairement, on met l’accent joyeux, comme si l’écosocialisme était une prophétie du bonheur. Paul Ariès, encore : « Nous devons en finir avec tout ce qui reste d’ascèse dans nos traditions politiques, en finir avec l’idée de sacrifice. […] Mon écosocialisme, mon socialisme gourmand, c’est la certitude qu’on ne changera pas le monde en culpabilisant les gens, ou en appelant à la responsabilité, mais seulement en suscitant le désir, le grand désir de vivre ».
C’est ainsi que sont identifiées les grandes finalités de l’écosocialisme : l’émancipation, l’épanouissement, la viabilité, le partage ou la sobriété. Jacques Généreux insiste : « La vraie société du progrès humain est celle qui vise l’égale capacité des individus à vivre bien eux-mêmes, et avec les autres ».
Pour remettre l’intérêt commun au cœur de l’activité économique, l’écosocialisme use de méthodes connues : déprivatiser les services publics, les rendre gratuits, et revenir à la régie publics des biens communs, que ce soit l’eau, les transports, le cinéma ou même les services funéraires. « Nous pouvons et nous devons éconduire les grandes multinationales de nos communes » explique Gabriel Amard. S’inspirant de Gorz et de sa vision autogestionnaire de la production, l’écosocialisme souhaite relocaliser l’activité, réhabiliter les petites entités. A terme, il s’agit pour Arno Munster de « substituer les méga-machines industrielles par les ateliers communaux coopératifs ».
Les propositions socio-économiques sont rodées, à n’en pas douter. En revanche, le débat s’aventure rarement du côté de la transition écologique. On parle peu de la lutte contre le changement climatique, de la préservation de la biodiversité ou des enjeux énergétiques. La dimension écologique de l’écosocialisme semble tenir essentiellement à un concept : la planification écologique (et la règle verte qui l’encadre).
L’expertise environnementale et les solutions concrètes n’en sont d’ailleurs pas le sujet : il s’agit avant tout d’ « une méthode de débat et de décision, qui vise à se réapproprier les questions, à travers de grands débats nationaux et décentralisés », selon Mathieu Agostini, co-organisateur de ces Assises. La planification écologique, grand étendard « vert » de la campagne présidentielle de Mélenchon, vise d’abord le citoyen qui, sensibilisé, s’appropriera ensuite les problématiques écologiques. C’est un outil concret de démocratie participative : Clément Sénéchal parle ainsi de « resocialisation du temps, de la durée, là où chacun finit obsédé par le rendement à court-terme ».
Les logiciels marxistes de la « lutte des classes » restent prégnants dans les échanges, et la lutte sociale prend finalement le dessus sur la lutte écologiste. Pourquoi alors s’engager dans cette entreprise de réforme idéologique ? Derrière les grands discours se cache un pari politique audacieux, celui d’occuper un espace vacant sur l’échiquier politique. « L’écosocialisme, en tant que doctrine d’une écologie politique, s’oppose à l’écologie libérale telle qu’elle peut être pratiquée par le gouvernement ou EELV qui a voté le TSCG, un traité libéral par excellence », justifie Clément Sénéchal, jeune intellectuel du Parti de Gauche. « C’est un moment politique fondateur : l’écosocialisme doit devenir notre épine dorsale afin de faire émerger une nouvelle majorité à gauche ».
Le timing est évident : alors qu’EELV est empêtré dans ses contradictions internes et que le parti socialiste relance l’idée des gaz de schiste, le Parti de Gauche lance un appel ostensible aux déçus de la gauche au pouvoir. Les ambitions sont grandes : dans son discours de clôture, Mélenchon parle d’un parti-creuset, qui, « par sa contribution originale, serait éclaireur, déclencheur ». En grand rassembleur de la gauche, il s’agit alors de réenchanter un socialisme fécond, abandonné depuis longtemps par « la social-démocratie, cet astre mort qui navigue dans ce vide intersidéral qu’il a lui-même tendance à accroître ».
Avec une salle pleine et 400 spectateurs, une liste d’inscription close une semaine auparavant et plus de 15 000 connexions en streaming pour suivre en direct les débats, les statistiques attestent en tout cas de la réussite politique et médiatique de cet événement.
Mais subsistent des zones floues et des interrogations : l’écosocialisme est-il un décroissantisme ? Est-il un altermondialisme ? Hormis l’intervention de René Ramirez, ancien ministre équatorien, les débats sont restés territorialement ancrés en France, à des échelles très locales. La question européenne n’a pas été posée. Peut-on envisager le combat écologiste autrement qu’au niveau international ? « La transition écologique ne se fera pas sans les travailleurs » insiste Mathieu Agostini.
Ces Assises auront peut-être souffert d’un mélange des genres, avec des registres de discours encore assez éloignés. A l’heure du mariage pour tous, les fiançailles des « rouges » et des « verts » ont révélé des points de blocage à dépasser pour célébrer l’hymen. Comme lorsque ce jeune écolo-hippie demande de manière provocatrice à la salle ce qu’on peut attendre des ouvriers agricoles, « qui votent à 80% à droite »… preuve que les noces officielles sont encore un peu prématurées. Mais le Parti de Gauche aura eu le mérite d’entreprendre les premières alliances. Et pour un parti qui a fait front lors des dernières élections avec le Parti Communiste, défenseur des Grands Projets inutiles imposés comme Notre-Dame-des-Landes, intégrer l’écologie à sa matrice politique… c’est déjà révolutionnaire.
Barnabé Binctin
La gauche à la recherche de l’écologie
Assises : "réunion plénière des membres d’un parti ou d’une association“, selon l’Académie Française. Quel parti, donc, pour les assises de l’écosocialisme s’étant tenues samedi 1er décembre à Paris ? Le Parti de Gauche, à en juger par l’omniprésence des logotypes rouges et verts, des diapositives de présentation, à la tribune, en passant par les affichettes du « village militant » regroupant une quinzaine d’associations.
Parmi les 400 spectateurs de la salle comble, on trouvait également des membres du NPA, du PC, d’EELV ou quelques écologistes non apparentés, désirant participer à la discussion sur le contenu de cette nouvelle doctrine.
De la définition très sociale de l’écosocialisme
Deux demi-journées au programme chargé, pendant lesquelles les intervenants, pour la plupart des membres directs ou soutiens du Parti de Gauche, se sont succédés et confrontés lors de tables rondes.
La matinée fut principalement consacrée à la définition de l’écosocialisme, une « nouvelle synthèse entre socialisme et écologie » selon Michaël Löwy, rédacteur du « Manifeste écosocialiste international » en 2001. Citant Antonio Gramsci, Löwy revient sur l’ambition du programme écosocialiste : « Combiner le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté ». Sous « pessimisme de la raison », comprenons l’imminence de la crise écologique et les effets du changement climatique. « L’optimisme de la volonté », ce sont les alternatives radicales (seules les radicales sont admises), s’attaquant à la racine du problème : le modèle capitaliste et son pendant productiviste.
L’écosocialisme, ce serait dont une écologie rompant avec le modèle néo-libéral, et prenant conscience de l’absurdité d’une course au développement durable dans un monde fini. Une écologie incluant toutes les classes sociales dans son giron. Ce serait également un socialisme rejetant son passé productiviste (camarades du Parti Communiste, bonjour !), tout en continuant à puiser dans le marxisme ses outils critiques.
Mais Löwy appelle à dépasser Marx, pour aller s’attaquer à la structure même de l’appareil productif, et, entre autres, à son recours aux énergies fossiles ou au nucléaire.
Pour compléter cette réflexion, il fallait brosser le portrait du modèle sociétal actuel, avec son idéal de consommation prôné par le système publicitaire, son obsolescence programmée, son urbanisme façon charte d’Athènes et la disparition de la sphère non marchande, fondant comme la calotte glaciaire.
Des thèmes qui se reflètent dans la diversité des associations présentes sur le village militant de ces assises : Politis, Bizi !, Sortir du nucléaire, Stop Fessenheim, Inf’OGM, Fakir, les Déboulonneurs, No Gazaran, les Décroissants…
C’est ce fragment mélodique que transposera ensuite l’ensemble des intervenants, avec quelques légères variations. Les thèmes du Front de Gauche seront développés avec ardeur : parmi les propositions, « prendre dans les poches du capital » ou « passer d’une valeur d’échange à une valeur d’usage ».
Heureusement, l’espoir d’un après-midi résolument pratique a fait prendre patience aux écologistes, lecteurs d’Illich ou Gorz, parfois traversés par l’idée que la roue est en train d’être redécouverte sous leurs yeux (ce qui n’enlève rien à son utilité), ou par le sentiment d’assister à un meeting politique…
Aux luttes citoyennes
Il sera donc question, durant la seconde demi-journée, d’aménagement du territoire, de révolution citoyenne et de programme gouvernemental.
Cette révolution citoyenne est illustrée par des cas concrets de luttes ayant fait converger les préoccupations sociales et environnementales : Notre Dame des Landes, avec Hervé Kempf, les déboires du volailler Doux et l’impossibilité de transformer la filière avicole, avec François Ruffin, ou encore la place de l’écologie dans la reconversion industrielle, avec Laurence Sauvage, s’appuyant sur le combats des employés de l’usine Fralib.
Est-ce la fatigue, de mauvaises bases de réflexion ou l’accumulation anarchique d’idées qui mériteraient d’être posément abordées ? Les échanges donnent une curieuse impression de vide ; on énumère des exemples de luttes sociales-écologiques sans s’être donné les moyens de pouvoir les comparer, d’analyser leur rapport au pouvoir, leurs modes d’action, ou les acteurs impliqués.
Au lieu d’aller (en partie) puiser dans les finesses de l’écologie politique, d’apporter une lumière neuve sur des faits « sociaux », le goût pour les maximes l’emporte. Certes, « rien ne se fera sans le soutien des salariés ! » (Mathieu Agostini). Est-ce à dire qu’il faut réorienter les instruments de régulation environnementale ? Les rendre moins coercitifs ? Ou que l’on doive augmenter le salaire minimum ?
Un programme politique
Le détail du programme politique de l’écosocialisme arrive donc à point nommé. En Equateur, le parti Alianza Pais de Rafael Correa a eu besoin d’être à la tête de l’Etat pour lancer un nouveau projet de société du bien vivre. La lutte contre le néolibéralisme a tout d’abord pris une forme institutionnelle, passant par une réforme de la constitution du pays, puis par un rejet du triptyque banques (mondiale et FMI)-médias-entreprises. Quitter le colonialisme et le capitalisme.
Mais René Ramirez, ministre équatorien, souligne également l’importance du passage de l’anthropocentrisme au biocentrisme. Ce dernier point (nouveau dans cette journée !) plane un instant dans les airs : aucune réaction particulière, la discussion continue.
En France, le gouvernement écosocialiste du Parti de Gauche s’appuierait sur deux piliers : la planification écologique et la règle verte. Non, la première n’a rien à voir avec une planification bureaucratique sauce URSS. Elle serait le fruit de décisions démocratiques, impliquant l’ensemble de la population, et visant à régler l’allocation des ressources, la production, la consommation et le problème des transports.
Quant à la règle verte, ciment théorique de toutes ces mesures, elle permettrait à l’homme d’orienter son comportement en ayant pleinement conscience de « la dette écologique laissée par le capitalisme ». Un fondement nécessaire pour « garantir la liberté du sujet, absente d’une écologie punitive », selon les mots de Jean-Luc Mélenchon.
Notons également une intervention d’Aurélien Bernier, complétant le programme détaillé par d’autres intervenants : l’écosocialisme, ce sont des mesures antimondialisation (dont une sortie de l’OMC), assorties d’une « désobéissance européenne », cheval de bataille de l’écrivain. Dans un monde socialiste, il devient nécessaire de désobéir à l’Europe néolibérale de l’Acte Unique. Mais l’on s’interroge : et dans un monde écosocialiste, quelle position adopter face au législateur à l’origine de plus de 60% des textes environnementaux nationaux ? Face à ce qui est maintenant un des derniers recours des opposants de Notre Dame des Landes ?
Et la grande absente est...
...l’écologie, fil vert quasi invisible de la journée… Du côté du village militant, quelques sourires : « Non, on n’en a pas vraiment entendu parler, juste un peu à la fin, confie une personne d’EcoRev. Mais il faut leur laisser le temps ! C’est déjà une avancée de se détacher du discours pro nucléaire du PC… ».
Et le fait d’avoir une grosse étiquette Parti de Gauche à côté de leur nom ? Selon un membre des Déboulonneurs, « PG ou EELV, il faut que l’on fasse passer le message. Danielle Simonnet nous soutient toujours lors des barbouillages, c’est bien que l’on puisse expliquer nos actions à ses militants… ». Il se fait tard, plus personne ne circule autour des tables : c’est l’heure de la clôture, du discours de Jean-Luc Mélenchon.
Somme toute, un assez bon résumé de cette journée. Il y a tout d’abord quelques éclaircissements de rigueur, les mauvaises langues rapprochant déjà le nouveau duo de couleurs rouge-vert du parti, au changement d’arrière plan de Mc Donald’s (M sur fond rouge devenu vert). Mais l’écosocialisme, ce n’est pas le botox du PG.
Puis il fut question de crise écologique et d’écologie, dont un mémorable : « le seul sujet, c’est le sujet conscient, il faut arrêter les délires métaphysiques ». Amis de l’écologie profonde, passez votre chemin. (Conseil à donner également aux adeptes de la communication non-violente.)
Et petit à petit, l’orateur harangueur de foules resurgit, un verbe incisif et parfois drôle, et l’on revient à un discours de meeting PG : Arcelor Mittal, le budget européen, le libéralisme britannique, tout y passe. Sauf le préfixe de la nouvelle doctrine que ces assises devaient développer…
Eco-socialisme, un équilibre précaire
Les intervenants avaient pourtant tous mis un point d’honneur à ne faire prédominer ni écologie, ni socialisme dans les discussions, les deux étant les faces d’une même pièce. Pour assurer cet équilibre, il aurait néanmoins fallu maîtriser les fondements théoriques de l’un comme de l’autre, pour mieux les confronter. L’écologie est restée en berne.
Plus que cela d’ailleurs. Elle a été allègrement confondue avec les partis Verts, ou encore réduite aux « petits gestes du petit bourgeois qui trie ses déchets avant de monter dans sa voiture diesel » (JL Mélenchon). Dans la même veine, table rase sur l’écologie politique…
Pour avoir un discours rassembleur, et l’on voudrait que l’écosocialisme le soit enfin, les différents courants de pensée devraient donc être également représentés. Pas pour satisfaire l’ego des uns et des autres. Mais bien parce que la principale force de cette doctrine réside dans l’échange rendu possible entre deux cultures souvent séparées : celle des luttes environnementales et celle des luttes sociales. De telles alliances de points de vue et de méthodes sont peut-être la clef pour désembourber les situations de crise, entraînées par le nucléaire ou la réalisation des grands projets inutiles, liant luttes citoyennes, raison d’Etat et intérêts économiques.
A n’en pas douter, tout cela sera au programme des prochaines assises…
Eva Deront