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Québec : Guilbeault critique Kempf, qui lui répond

La description d’un Québec assailli par les compagnies pétrolières et minières agace... un écologiste, Steven Guilbeault. A tort, selon Hervé Kempf.


Réplique à Hervé Kempf - Le Québec serait-il le « plus pire pays du monde » ?

Steven Guilbeault - Coordonnateur général adjoint d’Équiterre

Le Devoir, vendredi 13 mai.

C’est ce que semble affirmer Hervé Kempf, journaliste pour Le Monde et auteur des livres Ces riches qui détruisent la planète, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie et plusieurs autres du même genre.

Dans un article publié cette semaine dans Le Devoir et sur le site Internet du Monde, M. Kempf affirme : « Sans doute observe-t-on sur toute la planète la même obstination maniaque à détruire l’environnement. Mais on ne connaît pas d’autres lieux où elle soit aussi concentrée qu’au Québec — dans une ambiance au demeurant délétère de corruption, de conflits d’intérêts et de financement du parti au pouvoir. »

Que nous ayons nos défis, nos enjeux et même nos contradictions — la protection de l’estuaire du Saint-Laurent à l’exploitation pétrolière, mais pas celle du golfe ; l’exploitation des gaz de schiste ou le développement de notre territoire qui favorise sans cesse l’utilisation de l’automobile — je veux bien, mais de là à dire que nous sommes le pire lieu au monde (ne pas confondre avec Le Monde) c’est gros, c’est même très gros.

Les émissions de GES par personne au Québec sont de 11 tonnes par année. C’est plus que ce que l’on trouve en France, où elles sont de 6,3 tonnes, mais beaucoup moins que la moyenne canadienne, qui est de 22 tonnes, celle des Américains, de 22, et celle de l’Alberta, 67.

Nous avons été le premier État en Amérique du Nord à mettre en place une taxe sur le carbone, ce que la France s’est refusée à faire, le seul à chercher à atteindre les objectifs de Kyoto, et nous avons pris un engagement de réduction de nos GES tout aussi ambitieux que celui de l’Union européenne.

Notre bilan énergétique se compare avantageusement à celui de la France, car 50 % de notre énergie est renouvelable, contre seulement 6 % en France.

Une fois que nous avons dit tout cela, est-ce que le Québec est l’endroit où « l’obstination maniaque à détruire l’environnement » est la plus « concentrée » ? Poser la question, c’est y répondre. Vous êtes allé faire un tour du côté de l’Alberta, Hervé ?

Finalement, en ce qui concerne l’« ambiance au demeurant délétère de corruption, de conflits d’intérêts et de financement du parti au pouvoir », nous avons sans nul doute des problèmes, mais je crois comprendre que la France a connu, elle aussi, des hauts et des bas.


Réponse à Steven Guilbeault

Hervé Kempf

Reporterre, vendredi 13 mai. Cet article a été publié par Le Devoir le 16 mai.

Steven Guilbeault me reproche mon article « Alerte au Québec ». Il semble l’avoir compris comme une attaque contre le Québec, qu’il prétend défendre en repoussant la critique. Son texte appelle deux remarques.

D’une part, je ne mets pas en cause le Québec en tant que nation ou en tant que peuple, mais le capitalisme qui se déchaine en lançant une offensive tous azimuts pour exploiter les ressources pétrolières, gazières et minérales qui s’y trouvent. Eh oui, je crois que cette offensive sur tant de fronts à la fois est si concentrée que je ne connais pas d’autre pays qui la subisse en ce moment avec une telle simultanéité.

D’autre part, M. Guilbeault se lance dans une comparaison avec la France qui n’a pas lieu d’être. Car dans les nombreux articles que j’écris en France, je ne ménage pas les dirigeants politiques et économiques de mon pays qui, ici comme presque partout, poussent à une croissance économique continue au détriment de l’environnement. L’étalement urbain s’y poursuit contre toute raison, entraînant un gaspillage d’espace et une érosion de la biodiversité inquiétants. Le gouvernement prépare la construction de près de mille kilomètres d’autoroutes alors que le pays est déjà largement équipé. Il est quasiment impossible d’avoir un débat serein sur les centrales nucléaires qui parsèment le pays, et qui ont été imposées par l’oligarchie. L’agriculture biologique reste cantonnée à un niveau désespérément bas. La politique d’économies d’énergie est anémique, le développement des énergies nouvelles est freiné. Quant à ce qui concerne la morale publique, Transparence Internationale a placé la France au vingt cinquième rang de son classement sur la perception de la corruption, publié en octobre dernier, ce qui n’est pas glorieux. J’aimerais que mon pays soit exemplaire en matière d’écologie – hélas, il en est très loin.

Le problème de fond ne porte pas sur tel ou tel pays : il est qu’un mouvement général pousse les classes dirigeantes, sur toute la planète, à détruire l’environnement au nom d’une conception dépassée de l’économie. En tant qu’écologistes, nous devrions « penser globalement, agir localement », c’est-à-dire reconnaitre la logique mondiale qui est à l’œuvre pour mieux la combattre, ensemble, dans chacun des lieux où nous agissons.

Un dernier mot : bien sûr je connais les sables bitumineux. Je crois avoir été un des premiers journalistes français à avoir fait un reportage en Alberta, c’était en 2007. M. Guilbeault pourra le trouver dans « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme » (Seuil) - un livre dont j’ose penser qu’il lui serait utile s’il avait le temps de le lire. Et c’est bien parce que j’ai vu le drame écologique qui se déroule dans l’ouest canadien que je me permets de tirer l’alarme. A mon sens, le Québec ne doit pas imiter un Alberta qui va à contre-courant de l’histoire.


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