Reprendre vie en cultivant la terre

7 février 2014 / Juliette Kempf (Reporterre)

Près de Clermont-Ferrand, Biaujardin, une société coopérative, travaille la terre en maraîchage biologique tout en permettant la réinsertion professionnelle. L’ambition : redonner espoir et goût à la vie grâce au respect de l’environnement et l’attention aux plantes.


- Gerzat (Puy-de-Dôme), reportage

Il est huit heures du matin au-dessus de Clermont-Ferrand. En cette fin novembre déjà fraîche, les quinze ouvriers-maraîchers de Biaujardin, leurs oreilles bien couvertes, s’activent autour des grandes caisses de légumes qu’il faut ranger pour l’hiver. Les courges aux couleurs fauves passent de main en main, les jeunes femmes et hommes semblent dévoués et attentifs à leur tâche. Avant d’arriver à Biaujardin, une partie d’entre eux n’avait pas travaillé depuis longtemps.

Exploitation agricole de quinze hectares en maraîchage biologique, Biaujardin est aussi une entreprise d’insertion professionnelle, constituée en Société Coopérative d’Intérêt Collectif. Situé à Gerzat, petite ville ouvrière au nord de l’agglomération clermontoise, il est en plein cœur de la plaine auvergnate de la Limagne, dont les agronomes disent qu’elle est une des meilleures terres d’Europe. Ancienne mer, c’est une terre très profonde et riche en matière organique, idéale pour la culture des végétaux.

La vocation d’une entreprise d’insertion est d’offrir du travail à des personnes qui présentent des difficultés pour en trouver. Nous sommes ici au dernier échelon de l’insertion sociale, après le secteur associatif qui s’occupe de personnes en rupture totale, puis les chantiers d’insertion qui gèrent plutôt des urgences sociales et proposent du travail en cas de gros freins à l’emploi.

C’est Pôle Emploi qui détermine les critères permettant à quelqu’un de postuler pour un poste d’insertion. À la différence des Jardins de Cocagne, également maraîchers biologiques dont les chantiers n’excèdent pas plusieurs mois, Biaujardin embauche les personnes en insertion pour une durée de quatre mois à deux ans.

Surtout, tout au long de leur contrat, l’entreprise cherche à les qualifier, ainsi qu’à les accompagner dans leurs projets personnels. Idéalement, elles regagnent des formations longues à l’issue de ce parcours, pour rejoindre le secteur normal de l’emploi.

Gilles Lèbre, directeur, est le dernier des trois cofondateurs de la structure qui a vu le jour en 1997. Chacun d’eux apporte une compétence complémentaire à l’origine du projet : agriculture biologique, gestion économique et accompagnement social.

Au départ, affilié au Réseau Cocagne, Biaujardin ne propose que des chantiers d’insertion de court terme. Ses fondateurs ont souhaité la faire devenir une entreprise d’insertion, ce qui est beaucoup plus rare dans le pays, pour travailler sur la durée. Alors, entre 2000 et 2001, croyant fortement en leur projet, ils achètent quatre hectares de terre (sur les quinze exploités aujourd’hui) grâce à des aides publiques (un tiers de la somme), des aides privées (un tiers) et un emprunt (un tiers). Ainsi, ils dépendent moins des financements publics, mais beaucoup plus de leur réseau d’adhérents.

Leur chiffre d’affaires provient à 88 % de l’auto-financement – contre moins de 70 % pour un chantier d’insertion. Ils vendent leur production sous forme de neuf cent cinquante paniers hebdomadaires distribués dans l’agglomération clermontoise. Economiquement c’est bien plus difficile, mais plus solide à long terme.

Contrairement aux chantiers, ils sont désormais des acteurs parmi les autres, et peuvent par exemple aller vers l’investissement solidaire. « Pour être une alternative, assure Gilles, il ne faut pas trop dépendre des aides. »

Depuis 2005, ils ont également créé une boutique de produits fermiers bio, qui aide à pérenniser l’entreprise, ainsi qu’à élargir l’offre d’insertion. Les salariés, en plus du maraîchage, peuvent donc être formés à la vente, la logistique, la livraison, etc. Aujourd’hui, un enjeu important du Biaujardin est de conserver sa visée associative et sociale tout en ayant le fonctionnement économique d’une entreprise.

Gilles a fait le choix de l’agriculture dès ses quatorze ans, et d’un retour à la terre par rapport à ses parents qui n’avaient pas repris la ferme familiale en Haute Loire. À la fin de ses études il découvre l’écologie, puis se forme à l’agriculture biologique en Allemagne avec Bioland. À son retour en France en 1984, il s’installe avec un associé dans le Puy de Dôme, en plantes médicinales et maraîchage biologique. Déjà, il accueille souvent des personnes ayant des problèmes sociaux.

« Ça me plaisait d’aider les gens, et puis, pour qu’ils soient au travail le lundi matin, il fallait bien les épauler tout le week-end ! » Il imagine une structure autour de la ferme, qui s’occuperait spécifiquement de ces problèmes. C’est ainsi que dans les années 90, l’idée germe au sein d’une association de chômeurs de Clermont-Ferrand : une exploitation maraîchère qui emploierait prioritairement des personnes éloignées de l’emploi.

C’est une vision positive de l’humain qui l’a guidé. Il ne reconnaît qu’un genre humain, l’humanité. D’ailleurs, les trois porteurs originaux du projet étaient croyants, et « ça a compté. » Leurs valeurs se retrouvaient dans l’action et le « faire ».

La symbolique de la vie est essentielle à Biaujardin. Chez les personnes en dépression ou sujets à la dépendance de drogues, le maraîchage a un impact fort. En observant la plante, on voit comment elle s’en sort par elle-même et renforce naturellement ses propres défenses. Les plantes fonctionnent en système : elles s’entraident.

« On est créeur de vie » s’amuse à dire Xavier, l’encadrant technique spécialisé qui fait partie de l’équipe des huit salariés permanents – pour neuf salariés en insertion. Il est responsable du groupe et veille à la bonne marche du travail agricole. Il travaille à Biaujardin depuis un an.

Il a toujours aimé la forêt et l’extérieur mais son parcours ne l’a pas conduit directement en agriculture biologique. Après avoir grandi en cité dortoir, le jeune homme de 27 ans s’est d’abord formé à la vente, a travaillé un an en usine, où il a laissé un peu de son espérance de vie parce que « la zuzu, ça tue » comme on dit là-bas, puis pour une ONG, en intérim, et en travaux paysagers avec des jeunes en difficulté.

Peu à peu il s’est rapproché de sa vocation : sa passion pour les plantes et son militantisme social se sont trouvés liés. Enfin, il est formé au maraîchage par un pionnier du bio en Pays basque, « un pilier ». « Si tu veux transformer une société, lui disait-il, il faut s’attaquer à la base, et la base, c’est l’alimentation. » À Biaujardin, où chaque employé reçoit un panier de légumes par semaine, la difficulté de changer les habitudes alimentaires est très visible.

Pour Xavier, il y a une corrélation étroite entre le bio et l’insertion sociale : le principe de vie. Tout est lié, chaque acte trouve sa répercussion. On peut comprendre le sens de la vie en étudiant le fonctionnement des plantes. Ce travail rattache au vivant, et ici, on entretient la vie dans tous ses cycles. En bio le sol est vivant, grâce à l’accumulation de matière organique et la dégradation de la matière mère.

En agriculture conventionnelle au contraire, on agit directement sur la plante en la « nourrissant » de produits phyto sanitaires, et le sol devient sec, rigide, dénutri. Après la seconde guerre mondiale, les premiers intrants chimiques en Europe destinés à l’agriculture (engrais, pesticides) sont les restes des poudres de combat, une reconversion de l’industrie de l’armement !

Xavier prend dans sa main une boule de terre argileuse, poreuse et fine ; puis, dans le champ voisin, il attrape un morceau qui ressemble à une pierre de terre, sans oxygène. Il la frappe contre le sol et elle ne s’ouvre pas.

La différence entre les sols en agriculture biologique et en conventionnelle est remarquable.

La terre du sol de culture biologique peut se modeler comme de l’argile.

Jean-Baptiste, le chargé de gestion et bras droit du directeur, qui y travaille depuis 7 ans, assure que « la vie n’est pas un long fleuve tranquille à Biaujardin ». Bien sûr, tout ne réussit pas. Certaines personnes retournent à l’assistanat social après leur contrat chez eux. « Nous ne pouvons pas intervenir sur tous les plans de leur vie. » Il utilise toujours la première personne du pluriel. Ils sont un collectif et partagent les responsabilités.

Mais Florence Vincent, qui suit les salariés en insertion dans leurs projets personnels, rappelle que « le plus important, c’est le non quantifiable. » Elle travaille énormément sur le psychologique, les blocages et les doutes très ancrés. La confiance en soi est un facteur essentiel de réussite. Tous sont d’accord pour dire que les résultats positifs sont nombreux, et qu’ils assistent à de vrais changements.

Gilles raconte qu’au début de l’aventure, beaucoup de salariés, une fois terminé leur contrat, tournaient la page et ne donnaient aucune nouvelle. De plus en plus, ils reviennent, ils gardent le lien. La moitié d’entre eux repartent avec une réflexion sur la santé, la citoyenneté, etc. « C’est aussi notre mission. »

- Gilles, Florence, Jean-Baptiste et Xavier -

Il est possible de s’inspirer du Biaujardin. Sa structure est reproductible, sans chercher à la copier coller. Ils reçoivent de nombreuses demandes de porteurs de projets, mais la masse de travail empêche souvent d’y répondre. Ils aimeraient organiser des formations pour raconter leur fonctionnement ; mais faute de temps, c’est Biaujardin que l’on porte aujourd’hui à bout de bras, par la force d’un engagement écologique et politique mis en pratique.



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Source et photo : Juliette Kempf pour Reporterre.

Première mise en ligne le 25 janvier 2014.

Ecouter par ailleurs : Qu’est-ce qu’un jardin de cocagne ?


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