Trente ans après, Bhopal, l’accident qui ne passe pas

Durée de lecture : 6 minutes

3 décembre 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Il y a trente ans, l’explosion de l’usine de pesticides dans la ville indienne de Bhopal provoquait une des plus grandes catastrophes industrielles de l’Histoire. Aujourd’hui, l’absence de décontamination sur le site reflète la possibilité pour les grandes multinationales d’échapper à leurs responsabilités.


Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, une cuve d’isocyanate de méthyle explose dans l’usine de pesticides que possède Union Carbide à Bhopal, centre géographique de l’Inde. Quarante tonnes de ce gaz hautement toxique sont libérées dans l’atmosphère et tuent près de dix mille personnes dans les 72 premières heures.

C’est l’un des drames industriels du XXe siècle, avec Tchernobyl. Et comme en Ukraine, les séquelles restent colossales. « C’est un symbole du siècle passé, dont les conséquences restent intactes, dit Karima Delli, eurodéputée EELV et membre de la délégation Inde au Parlement européen. Mais c’est aussi un symbole international de la lutte actuelle contre les grands projets inutiles et imposés ». Une lutte qui, en Inde, est loin d’être gagnée.

Le temps passe et trépasse

Le 15 décembre 2004, l’Union Européenne adoptait une résolution commune sur Bhopal, « la plus grave catastrophe industrielle de tous les temps ». Le texte appelait, entre autres, à « assurer à bref délai la décontamination et le nettoyage effectif du site », ainsi que « l’approvisionnement régulier en eau saine pour l’usage domestique des populations affectées » - en sus d’une enquête indépendante sous l’égide de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies.

Dix ans plus tard, c’est le statu quo. « Rien n’a été fait, on attend toujours le premier résultat concret », constate Benjamin Joyeux, responsable en France du mouvement indien Ekta Parishad, fondé par Rajagopal. « Aucune politique de décontamination n’a été lancée, et seuls 60 000 riverains ont accès à une eau non-polluée, sur les 570 000 personnes exposées », détaille Murielle Treibich, à Amnesty International.

A l’inaction des autorités s’ajoute le risque d’amnésie. « Les décideurs commencent à oublier », poursuit-elle. Une perte de mémoire en partie liée au renouvellement de la génération qui occupe désormais cette métropole de près de deux millions d’habitants. Jacques Véron, chercheur à l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED), y a séjourné récemment et raconte l’ambiance dans la ville :

« Ce n’est plus un événement, là-bas, la page semble tournée. La population qui a vécu l’événement est désormais très minoritaire. Bien sûr, pour elle, cela reste un traumatisme, auquel s’ajoute un sentiment d’abandon. Mais il y a eu un renouvellement urbain et une croissance démographique importante. Dans le ’new Bhopal’, on peut bien vivre, il y a une classe moyenne importante qui se développe ». Comment l’expliquer ? « Il y a tellement de problèmes de première nécessité à régler dans ces villes indiennes… Paradoxalement, Bhopal est plus connue à l’échelle mondiale qu’au niveau local ».

- Bidonvilles à Bhopal, en 2013 -

L’atonie locale ne favorise pas le travail de la justice. Pourtant, l’horloge continue de tourner, et avec elle, le décompte des victimes de cet accident. Cela fait maintenant trente ans, et des dizaines de milliers de morts.

Le profit plutôt que la sécurité

A l’origine de l’accident, une succession de négligences humaines : un tuyau de nettoyage resté ouvert, une mauvaise appréciation de l’augmentation de la pression de la cuve et une alerte délivrée beaucoup trop tard. Lorsque le directeur de l’usine arrive enfin sur place, le nuage létal a déjà envahi la ville endormie.

« Il y a toujours des explications à l’échelle micro, les petits événements qui créent la chaîne de causalité, comme le fait de ne pas réveiller le patron. Mais la catastrophe de Bhopal est en fait le fruit d’une politique de développement », analyse Jacques Véron. Selon lui, Bhopal est un désastre aux facteurs multiples : la catastrophe prend sa source dans une certaine vision de l’agriculture – qui visait à produire des pesticides conformément à la Révolution verte - et dans un modèle industriel où l’absence de régulation ne permet plus de contrôler les standards de sécurité. Mais la catastrophe révèle aussi la faillite d’une urbanisation trop rapide, qui a vu s’entasser les bidonvilles à proximité du site.

Surtout, économiquement, l’usine n’était pas rentable. Plusieurs économies avaient ainsi été faites, sur les frais de fonctionnement, sur la prévention des risques et sur l’ensemble du dispositif de sécurité – l’équipe des réparateurs était réduite de 75 % tandis que la formation de sécurité passe de six mois à deux semaines… Dans un article, Bastamag rappelait que « pour économiser 37 dollars supplémentaires par jour, la direction [avait pris] la décision d’arrêter la réfrigération du tank contenant le MIC ».

Un déni de justice

Aujourd’hui, c’est la responsabilité de l’entreprise américaine que la société civile cherche à faire reconnaître. Un sondage, commandité par Amnesty International, révélait en début de semaine que 82 % des citoyens indiens interrogés souhaitent que Union Carbide Corporation s’explique devant la justice sur son rôle dans l’accident.

Car la structure, rachetée depuis par Dow Chemical, a toujours échappé aux poursuites. Et Warren Anderson, PDG de l’époque de l’entreprise, à la prison. Déclaré fugitif pour ne pas s’être présenté à la Cour lors d’un procès en 1992, il aura vécu le reste de sa vie sans être inquiété par la justice indienne, jusqu’à sa mort, le 29 septembre dernier.

Le 12 novembre, le PDG de Dow Chemical a de son côté refusé de se présenter à la nouvelle convocation de la Cour de justice indienne. Une nouvelle audience est prévue en mars 2015, mais d’ici là, Amnesty International veut dénoncer l’impunité des multinationales dans ce genre d’affaires. « Il ne peut pas être aussi facile d’échapper à la justice dans de telles circonstances. Sinon, comment s’assurer qu’un tel accident ne se reproduise pas à l’avenir ? », demande ainsi Murielle Treibich.

Il en va aussi de la reconnaissance de la souffrance des victimes. Qui n’ont pour l’heure touché que les 470 millions de dollars d’indemnisation versés par la compagnie américaine, suite à un accord en 1986 avec le Gouvernement indien. Soit 14 % du montant initialement demandé. Au total, 570 000 habitants ont touché en moyenne 500 dollars de compensation, pour toute leur vie…

Dénonçant un crime contre l’humanité, Karima Delli demande le gel des avoirs de Dow Chemical : « Elle est aujourd’hui la deuxième firme mondiale de produits chimiques en termes de chiffres d’affaires, et ses milliards doivent aujourd’hui servir à rembourser les victimes. On ne peut continuer dans cette course effrénée aux profits, qui sacrifie partout les vies humaines et l’environnement ».


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Source : Barnabé Binctin, pour Reporterre.

Photo
- Une et bindonvilles : Jacques Véron
- des restes de l’usine en 2010 : Julian Nitzsche

Lire aussi : Le visage monstrueux de l’industrie chimique


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