Trois tonnes d’ivoire détruites à Paris pour sauver l’éléphant

Durée de lecture : 8 minutes

6 février 2014 / Philippe Desfilhes (Reporterre)



Plusieurs tonnes d’ivoire ont été détruites à Paris ce matin, en présence du ministre de l’Ecologie, Philippe Martin, et de Nicolas Hulot. Une mesure de plus en plus appliquée dans le monde afin d’enrayer le trafic d’ivoire. Car le braconnage des éléphants africans se s’amplifie de manière alarmante, tiré par la demande d’ivoire en Chine.


- Paris, reportage

La pluie a gâché la fête. Mais les agents des Douanes et de l’Office Nationale de la Chasse et de la Faune sauvage (ONCFS) avaient le sourire en procédant à la destruction de 698 défenses d’éléphant brutes ou travaillées, et de plus de 15 000 bracelets ou statuettes saisies à Roissy. Au total, ce sont plus de trois tonnes d’ivoire de contrebande qui ont été broyées et concassées au pied de la Tour Eiffel en fin de matinée, ce jeudi 6 février 2014.

- Des agents de l’ONCFS et de la Douane acheminent les défenses à détruire -

- Les défenses ont été réduites en une fine poudre inutilisable -

- Des statuettes sculptées en ivoire ont aussi été détruites -

Une première en France et en Europe que Nicolas Hulot a qualifié de « message fort en direction des trafiquants » alors que le Philippe Martin, ministre de l’Ecologie, annonçait qu’un renforcement des sanctions serait inscrit dans la loi sur biodiversité qu’il présentera cette année au Parlement. Il en coûtera désormais jusqu’à 750 000 euros pour introduire en France de l’ivoire de manière illégale.

- Philippe Martin et Nicolas Hulot au milieu des agents de l’ONCFS -

La lutte contre le trafic suppose cependant des moyens humains. C’est ce qu’ont indiqué les syndicats des douanes CFDTCGT – Solidaires – UNSAUSD-FO Syndicat : dans un communiqué du 5 février, ils indiquent : « Les symboles et les déclarations d’intention ne suffiront pas à enrayer un trafic en explosion, investi par les mafias et les groupes armés ou terroristes. Il est indispensable que des moyens humains, matériels et juridiques conséquents soient consacrés à la lutte contre le quatrième trafic illicite mondial qui n’est aujourd’hui qu’une mission non-prioritaire d’administrations non-prioritaires ! En premier lieu, l’hémorragie des effectifs en Douane ou à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage doit cesser immédiatement. »


Le trafic mondial de l’ivoire menace toujours plus l’éléphant d’Afrique

- Ivoire brûlé au Kénya en 2011 -

Jeudi 6 février en fin de matinée, Philippe Martin, ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, et Nicolas Hulot, envoyé spécial du Président de la République pour la protection de la planète, ont donné le signal de broyer puis de concasser quelque trois tonnes de défenses d’éléphants. La poudre ainsi obtenue a ensuite été acheminée vers un four de cimenterie pour y être brûlée.

Il y a certes là une opération de communication, mais qui témoigne qu’il se passe quelque chose de nouveau dans la guerre contre le trafic d’ivoire et le braconnage des espèces protégées.

La France est le premier pays européen à passer à l’acte en détruisant des stocks d’ivoire illicites, respectant une promesse faite le 5 décembre 2013 par François Hollande en marge du Sommet de l’Elysée pour la Paix et la Sécurité en Afrique. « Avec cette destruction, on assiste à un renversement complet de la doctrine française, et nous l’espérons bientôt européenne, en matière de gestion des ivoires saisis », se félicite Jacky Bonnemains, de Robin des Bois.

L’opération décidée par les autorités françaises s’inscrit dans un mouvement qui a vu plusieurs des principaux pays concernés par le trafic d’ivoire s’attaquer récemment à des stocks saisis sur leurs territoires. « Cela a été le cas du Kenya, du Gabon, des Philippines ou des Etats-Unis, mais aussi de la Chine où le gouvernement a détruit à Shanghaï le 6 janvier 2014 plus de six tonnes d’ivoire illégal », rappelle Stéphane Ringuet, expert en Afrique centrale du programme Traffic (partenariat entre le WWF et l’Union internationale pour la conservation de la nature, UICN). Et le gouvernement de Hong-Kong vient de s’engager à détruire dans les prochains mois 28 tonnes d’ivoire.

« De telles opérations étaient inenvisageables il y a quelques mois. Elles envoient des messages très importants car la Chine représente 70 % de la demande mondiale d’ivoire et Hong Kong est la plaque tournante du trafic », souligne Jacky Bonnemains.

Les défenseurs de la faune sauvage ne croient cependant pas que le problème est ainsi réglé : « Il est hors de question de prétendre que la destruction de l’ivoire peut à elle seule ralentir le massacre des éléphants », explique le responsable de Robin des bois. « Les destructions sont nécessaires pour sensibiliser les opinions mais ce ne sont pas des fins en soi », renchérit Stéphane Ringuet.

Il faut que les pays renforcent et harmonisent leurs pratiques de lutte contre le commerce illégal et notamment les amendes et les peines encourues par les criminels. Il faut aussi que les Etats affichent encore davantage leur volonté de lutter contre la criminalité faunique.

« C’est heureusement enfin le cas. J’en veux pour preuve le fait que lors de la dernière Conférence des parties de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacés d’extinction (CITES), qui s’est tenu à Bangkok en mars 2013, une grande partie des débats a porté sur les moyens de lutte contre le trafic des espèces menacées », relève le spécialiste de WWF France.

Comment démanteler certains réseaux ? Comment améliorer les échanges d’informations entre les pays ? Comment renforcer les investigations ? Comment intégrer davantage certains organismes comme Interpol ou l’Organisation générale des douanes dans les mécanismes de lutte contre la criminalité faunique ?

« Les discours et déclarations officielles sont de plus en plus nombreux. Ils émanent de ministres de l’environnement, mais aussi de plus en plus souvent de ministres de l’Intérieur ou de la Justice, voire de Premiers ministres ou de Chefs d’Etat, ce qui les tend à les crédibiliser », poursuit-il.

Davantage de braconnage avec la guerre au Mali

- Elephants au Mali -

Cela prouve en effet qu’au plus haut niveau des Etats concernés, on reconnaît que la criminalité liée au braconnage des espèces menacées de forte valeur, notamment de l’ivoire, pose aussi le problème de la paix des populations et de leur sécurité, et celui du terrorisme et du renforcement de groupe armés qui peuvent poser des problèmes transfrontaliers. « La guerre au Mali, où l’on constate d’ores et déjà une augmentation du braconnage, c’est aussi la guerre aux éléphants. Et l’arrivée d’un contingent militaire chinois sur zone risque d’aggraver encore la situation », s’inquiète Jacky Bonnemains.

Les récentes déclarations de l’ONU sur la République Centrafricaine font d’ailleurs état de la nécessité de lutter contre les trafiquants impliqués dans le commerce de l’ivoire en raison des liens qu’ils entretiennent avec des groupes rebelles ou des réseaux criminels.

« Cette prise de conscience politique n’est peut-être pas uniquement fondée sur la préservation de la biodiversité mais il est clair qu’on fait de plus en plus le lien entre le trafic d’ivoire, de cornes de rhinocéros ou de peaux de tigres et les grands problèmes du continent africain, la misère et les guerres, qui aggravent la situation », constate Jacky Bonnemains.

Comme on fait de plus en plus le lien entre cette contrebande et les trafics mafieux en tout genre, de médicaments, de drogues, d’armes, d’êtres humains … « Le trafic d’ivoire est devenu un vecteur d’insécurité, d’inégalité et de violence en Afrique et en Asie au même titre que d’autres trafics et un vecteur de consolidation des mafias dans le monde entier », résume Jacky Bonnemains. La Chine, les Etats-Unis, l’Europe, l’ONU ne peuvent plus l’ignorer et c’est peut-être une chance pour les espèces sauvages en péril.

L’urgence qu’il y a à prendre des mesures pour sauver les éléphants d’Afrique (on ne compte plus que 0,5 million d’éléphants sur le continent africain contre 1,2 million environ en 1980) n’en est que plus grande. Selon les données présentées à Bangkok, 25 000 éléphants ont été tués en 2011 et sans doute plus de 30 000 en 2012.

« Le dernier rapport MIKE (Monitoring of Illegal Killing of Elephants) qui fait autorité montre que le braconnage d’éléphants concerne aujourd’hui toutes les sous régions d’Afrique et non plus uniquement l’Afrique australe et qu’il dépasse le taux de croissance des populations », alerte Stéphane Ringuet. « 30 à 35 000 éléphants sont abattus chaque année pour l’ivoire dont le commerce explose depuis deux à trois ans », se désole Jacky Bonnemains.

Les massacres vont crescendo. L’un deux a particulièrement marqué les esprits. Celui des 300 éléphants du parc de Bouba N’Djida au Cameroun empoisonnés au cyanure. Un massacre industriel. La sauvagerie et la folie des hommes sont sans limites.





Source : Philippe Desfilhes pour Reporterre.

Photos :
. à Paris : Philippe Desfilhes
. ivoire brûlé au Kenya le 20 juillet 2011 : lemonde.fr
. éléphants Mali : National geographic

Lire aussi : Halte au massacre des éléphants


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