Ukraine : les guerres pourraient nous entraîner dans le pire des scénarios climatiques
Un incendie dans une infrastructure énergétique en Ukraine après un bombardement russe, en septembre 2022. - State Emergency Service of Ukraine / dsns.gov.ua./ CC BY 4.0 / Wikimedia Commons
Un incendie dans une infrastructure énergétique en Ukraine après un bombardement russe, en septembre 2022. - State Emergency Service of Ukraine / dsns.gov.ua./ CC BY 4.0 / Wikimedia Commons
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Les guerres et tensions géopolitiques en cours correspondent à l’un des pires scénarios du Giec sur l’avenir du climat. Ce modèle a ses limites et n’a pas de valeur prédictive à long-terme, modèrent toutefois des scientifiques.
Les tensions géopolitiques mondiales nous entraînent-elles vers le scénario du pire, en matière climatique ? La crainte est légitime tant la dynamique actuelle semble coller trait pour trait au scénario du Giec [1] qui nous mène vers 3,6 °C de réchauffement en 2100.
Ce scénario, nommé « rivalités régionales » SSP3-7.0, imagine ainsi une évolution socio-économique du monde décrite par les chercheurs de cette manière : « Résurgence des nationalismes, développement économique lent, persistance des inégalités et des conflits régionaux. Les pays sont guidés par des préoccupations en matière de sécurité et de compétitivité. Ils se concentrent sur les problèmes nationaux voire régionaux et sur les enjeux de sécurité alimentaire et énergétique. Faible priorité internationale pour la protection de l’environnement, qui se dégrade fortement dans certaines régions. »
Tout juste deux ans après l’invasion russe, le 24 février 2022, qui signait le début de la guerre en Ukraine, ce narratif SSP3 semble très précisément décrire notre condition présente. Les risques de conflits plus vastes s’aggravent en Europe, sans parler de la situation dramatique à Gaza ou des autres zones de tensions régionales, à l’instar des menaces chinoises régulières d’invasion de Taïwan, qui mettent sous pression son allié étasunien…
« C’est vrai que le scénario SSP3 correspond bien à la situation actuelle, soupire Laurent Drouet, modélisateur du climat à l’European Institue on Economics and the Environment (EIEE) à Milan, en Italie. Mais ces outils n’ont pas de valeur prédictive. »
Des rivalités incompatibles avec l’objectif de 1,5 °C
Les scénarios SSP, pour « shared socio-economic pathways » « chemins socio-économiques partagés », décrivent des évolutions plausibles du monde d’ici 2100, en termes socio-économiques. Mis en place depuis une dizaine d’années par la communauté scientifique, ils visent à fournir un cadre commun de réflexion et à affiner les modèles de projection climatique.
Cinq scénarios, utilisés dans les rapports du Giec, définissent ainsi cinq manières dont le monde pourrait évoluer, indépendamment des considérations climatiques. Ces cinq narratifs définissent un certain nombre de caractéristiques clés (évolution démographique, croissance du PIB, urbanisation, évolution technologique, inégalités, éducation, usage des terres, etc.) qui forment autant de données de départ, avec lesquelles les chercheurs vont ensuite faire tourner leurs modèles climatiques.
À partir des mêmes conditions initiales, un SSP pourra donc aboutir à des niveaux de réchauffement climatique différents, selon les politiques d’atténuation des gaz à effet de serre engagées. Mais ces conditions initiales peuvent limiter la gamme des possibles. Le narratif SSP1 « développement durable » est par exemple le seul à partir duquel tous les modèles climatiques arrivent à simuler un réchauffement maintenu sous les 1,5 °C en 2100. Pour le SSP3, aucun modèle ne parvient à maintenir ce cap, ni même à rester sous les 2 °C.
« Le modèle nous dit que, dans un contexte socio-économique type SSP3, cet objectif est impossible, car les efforts à fournir seraient inatteignables », explique Laurent Drouet. Ce scénario SSP3 présente plusieurs caractéristiques particulièrement problématiques : c’est celui où la population mondiale croit le plus, jusqu’à 12,6 milliards de personnes en 2100, mais où la croissance économique augmente le moins ; celui où les terres cultivées s’étendent le plus et les forêts régressent d’autant ; ou encore celui où le développement de l’éducation et des technologies est le plus faible.
« Tous ces éléments sont liés. C’est la moindre croissance économique et la plus grande pauvreté qui entraînent une moindre éducation et un moindre contrôle des naissances. La situation de rivalités régionales accentue les inégalités, le manque de transfert de connaissances et de technologies », développe Lara Aleluia Reis, également modélisatrice du climat à l’EIEE. Autant d’éléments défavorables au développement des énergies renouvelables et des activités bas carbone.
Un scénario déjà obsolète ?
Les deux chercheurs insistent toutefois sur le caractère non prédictif de ces scénarios, conçus uniquement comme outils de modélisation théorique, et d’aide à la décision. Notamment parce qu’ils projettent des conditions socio-économiques à très long terme. Or, la situation dégradée actuelle ne dit rien de la manière dont elle évoluera dans quelques décennies.
Ainsi le scénario SSP3, comme le SSP5 (forte consommation d’énergie fossile), paraît « probable entre aujourd’hui et 2050 » car il traduit l’échec des politiques climatiques, mais « peu probable à plus long terme » car ne tenant pas compte des effets du changement climatique sur nos activités, et donc sur nos émissions, estime par exemple un rapport de 2022 du cabinet de conseil climatique Carbone 4.
C’est également l’analyse que nous livre Jean-Michel Valantin, docteur en études stratégiques, spécialiste des interactions entre géopolitique et changement climatique : « 2022 marque un basculement très fort : la guerre en Ukraine et d’importantes catastrophes climatiques ont mis beaucoup de productions alimentaires sous tension. Les effets en cascade des tensions géopolitiques et du changement climatique se combinent comme jamais. L’aggravation plus rapide que prévu de la situation climatique peut devenir un enjeu de sécurité tel que l’atténuation pourrait devenir une priorité pour tous les États. Les tensions géopolitiques, en ce sens, ne seraient pas forcément un obstacle à la diplomatie climatique. C’est l’essence de la diplomatie de faire discuter des acteurs qui ne s’entendent pas », estime le chercheur.
« Certaines régions du monde auront encore besoin de croissance, d’autres de décroissance »
Autre limite à la pertinence pour l’avenir du scénario SSP3 : certains de ses postulats sont d’ores et déjà obsolètes. « Les technologies renouvelables à bas coût se développent déjà plus que dans le SSP3. Ce scénario correspond aux rivalités régionales actuelles, mais ne colle pas en termes de technologie », souligne Laurent Drouet.
Le cadre de pensée des SSP lui-même est aussi critiquable. Une croissance du PIB mondial faible est en effet corrélée dans le SSP3 à un échec des efforts d’atténuation climatique, et les scénarios sont quasiment tous d’autant plus vertueux climatiquement qu’ils font croître le PIB. À rebours des travaux de plus en plus nombreux soulignant incompatibilité de la croissance économique avec la baisse nécessaire des émissions de carbone.
« Les SSP ont été établis il y a dix ans alors qu’il y avait moins de travaux et de débat sur les concepts de décroissance et de post-croissance. C’est maintenant inévitable d’explorer de tels scénarios et des travaux en cours seront soumis aux prochains rapports du Giec », assure Laurent Drouet. « Un changement de paradigme est nécessaire, reconnaît aussi Lara Aleluia Reis. Mon avis est que certaines régions du monde auront encore besoin de croissance, d’autres de décroissance. »
Entraves à la coopération
Au-delà des limites évoquées, le narratif SSP3 reste un avertissement à ne pas prendre à la légère dans le contexte actuel. La guerre en Ukraine a montré, via la coupure de l’accès au gaz russe en Europe, comment les replis régionaux pouvaient perturber les volontés de transition énergétique.
« Dans certaines régions, la volonté de sécurité et d’indépendance énergétique peut signifier le retour à l’exploitation d’énergies fossiles. Mais dans d’autres, cela pourrait accélérer la transition vers les renouvelables. Les effets de ce type de scénario sont donc très difficiles à mesurer », souligne Lara Aleluia Reis.
De manière plus frontale, les conflits nuisent à la coopération scientifique et environnementale. La mise au ban de la Russie a ainsi gelé l’activité du Conseil de l’Arctique et de nombreux travaux scientifiques dans cette région du globe, où le climat joue un rôle particulièrement sensible. La forêt boréale russe et le pergélisol notamment, jouent un rôle crucial dans les boucles de rétroaction climatiques et les chercheurs se plaignent de la perte des données russes en la matière.
« On perçoit aussi plus de crispations nationalistes dans les négociations climatiques, témoigne Laurent Drouet. C’était déjà le cas avant, mais la situation n’améliore pas les choses. » Dans les nouveaux narratifs qui seront peut-être incorporés aux prochains rapports du Giec, l’appel à plus de coopération et à la prévention des conflits devrait rester un invariant, pour faire face au cataclysme climatique.