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Climat

La Niña, climatiseur de la planète, ne ralentira pas le réchauffement

Le risque de cyclones dans l’Atlantique nord est favorisé par La Niña. Ici, un cyclone extratropical observé par la Nasa en octobre 2010.

La Niña pourrait être de retour en 2024. Cet événement climatique aux effets rafraîchissants a des conséquences positives dans certaines régions du monde, mais aussi négatives.

Aucun autre phénomène météorologique n’a un tel impact planétaire, souligne Météo-France. Des oscillations gigantesques opèrent régulièrement dans l’océan Pacifique, dans sa région équatoriale. Le régime des vents, la pression atmosphérique, la température de la surface océanique et les courants marins y sont étroitement interconnectés et leur perturbation naturelle entraîne l’alternance de deux phénomènes opposés : El Niño, correspondant à une anomalie de forte chaleur à la surface de l’océan et dans l’atmosphère, et La Niña, marquée par des températures particulièrement basses.

El Niño est particulièrement scruté car ce phénomène, qui revient tous les 2 à 7 ans, accentue temporairement le réchauffement planétaire et entraîne de nombreux événements extrêmes dans le monde, comme Reporterre l’expliquait en détail dans cet article. Un nouvel El Niño a émergé en 2023, mais il pourrait, à l’automne, voire dès l’été 2024, laisser la place à La Niña.

Selon les modélisations de l’Agence étasunienne d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), publiées le 8 février, El Niño aurait 79 % de chance de s’achever et de laisser apparaître une situation « neutre » en avril-juin, avant que ne se développe La Niña, ce qui pourrait advenir dès juin-août, avec 55 % de probabilité, selon l’agence. Le retour d’un événement La Niña, aux effets rafraîchissants, pourrait à première vue passer pour une bonne nouvelle dans un monde en surchauffe. C’est le cas, mais en partie seulement.

Un retour encore incertain

D’abord parce que l’avènement d’un nouveau La Niña est encore teinté d’incertitudes. Les modèles semblent, certes, converger : en plus de celui de la NOAA, un autre modèle étasunien de référence, celui de l’IRI (International Research Institute for Climate and Society) estime le retour cet été de La Niña probable à près de 70 %.

« Il faut être prudent. Quelle que soit la précision des modèles, il existe des propriétés intrinsèques du système océan atmosphère qui restent très peu prévisibles à long terme », souligne le climatologue Jérôme Vialard, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Certains coups de vent sont dus au hasard, échappent aux modèles et peuvent interférer dans ces phénomènes. Cette part d’incertitude a déjà joué des tours par le passé, par exemple lorsqu’un El Niño était annoncé comme très probable en 2014, mais n’est finalement pas apparu cette année-là.

« Nous ne serons certains qu’après le printemps, lorsque les mécanismes qui engendrent La Niña seront définitivement plus influents que ces phénomènes aléatoires. On appelle ça la barrière printanière de prévisibilité », précise le climatologue.

Une situation «  neutre  », avant que ne se développe La Niña. © Louise Allain / Reporterre

À terme, toutefois, la survenue de La Niña fait peu de doutes pour les chercheurs. Car sa genèse est directement reliée à l’existence d’El Niño. Les anomalies de vent associées à ce denier vont en effet provoquer la circulation d’eau froide en subsurface, dans l’ouest du Pacifique équatorial. Cette anomalie froide va se propager jusqu’à l’est. Une zone clé puisque les températures plus basses y sont un élément moteur du phénomène La Niña. « Un El Niño très fort est quasiment toujours suivi d’un La Niña. À long terme, El Niño sème la graine de La Niña », résume Jérôme Vialard.

Les conséquences contrastées de La Niña

À supposer que La Niña pointe bien le bout de son nez en 2024, cela pourrait être une bonne nouvelle pour de nombreuses régions du monde. Dans les régions limitrophes du Pacifique d’abord. Car les eaux moins chaudes sont moins favorables aux cyclones. L’activité cyclonique est donc moins forte dans l’ensemble du Pacifique lors des années La Niña.

Les remontées d’eau froide associées à La Niña près des cotes sud-américaines favorisent également la remontée de nutriments, essentiels pour les écosystèmes et les populations qui en dépendent. La Niña peut ainsi être très profitable pour les pêcheurs péruviens, lesquels redoutent à l’inverse les dégâts d’El Niño, potentiellement dramatiques pour les poissons, les algues, les crustacés et les mollusques, dont les populations s’effondrent ou migrent lors de ces années El Niño.

La Niña affecte également les précipitations, rendues plus nombreuses en Australie, en Indonésie et dans le nord de l’Amérique du Sud. Cela peut contribuer à la survenue de fortes inondations. Mais c’est aussi le gage d’absence de conditions très sèches, favorisées par El Niño et aux conséquences dévastatrices pour l’agriculture ou les incendies, comme encore récemment en Australie ou en Amazonie.

La Niña peut par exemple augmenter le risque d’inondation en Indonésie, ici à Jakarta en 2013. Flickr/CC BY-NC-ND 2.0 Deed/Farhana Asnap/World Bank

Ce qui se passe dans le Pacifique touche également à de nombreuses autres régions du monde. Les cellules de circulation atmosphérique, qui jouent des coudes les unes contre les autres, peuvent en effet se perturber entre elles lorsqu’elles sont modifiées. La perturbation de la cellule de Walker, au-dessus du Pacifique, affecte ainsi les précipitations et conditions climatiques ailleurs. La Niña rend également les conditions plus humides en Afrique australe et plus sèches au Moyen-Orient et dans le sud des États-Unis.

Le risque de tornades dans ce pays et de cyclones dans l’Atlantique nord (menaçant les Antilles et une partie de l’Amérique du Nord) est aussi favorisé par La Niña. Pour cette région, la bascule pourrait survenir au pire des moments puisque l’automne correspond au pic des cyclones dans l’Atlantique. Or, l’océan atteint encore cette année des records de chaleur inédits. Cette chaleur est un carburant essentiel des cyclones, et La Niña pourrait rendre les conditions encore plus favorables au développement de ces monstres climatiques, ainsi que le redoutent plusieurs chercheurs étasuniens interrogés par CNN.

Pas de pause pour le réchauffement climatique

Puisqu’El Niño peut augmenter la température globale de la planète de deux ou trois dixièmes de degrés, on pourrait penser que le phénomène inverse, La Niña, contribuerait avantageusement à faire baisser le mercure. Deux nuances importantes limitent toutefois la portée de cette bonne nouvelle.

La première tient à l’inertie du système. Alors même que 2023 a explosé tous les records de température, frôlant les 1,5 °C de réchauffement global d’après les mesures européennes de Copernicus, l’impact d’El Niño sur cette dynamique n’est pas encore à son maximum. « L’effet maximum d’El Niño intervient l’année qui suit le phénomène, plutôt au premier semestre, c’est-à-dire en ce moment », signale Jérôme Vialard.

Le second bémol est également une question d’inertie, concernant plus spécifiquement l’océan : même si La Niña contribue à refroidir temporairement le climat, c’est uniquement parce que davantage de chaleur est absorbée par l’océan. Mais cet effet est transitoire : cette chaleur finira inéluctablement par rejaillir dans l’atmosphère.

« Il n’y a pas de miracle »

Lors d’un épisode La Niña, la remontée d’eau froide vers la surface de l’océan Pacifique entraîne inversement l’absorption de chaleur vers les profondeurs. L’atmosphère chauffe moins mais l’effet de serre, lui, ne diminue pas : la chaleur emmagasinée par le système Terre reste donc la même. Et ce surplus de chaleur stockée ressortira lors des années El Niño.

Cette subtilité peut expliquer le « hiatus » dans le réchauffement climatique. Un ralentissement dans la mesure du réchauffement observée entre 1998 et 2012, rapidement récupéré par les climatosceptiques pour affirmer que le changement climatique n’était pas ou plus une menace. Or, cette période correspondait à une succession anormale d’années La Niña, comme le montraient par exemple dès 2013 des chercheurs étasuniens (d’autres recherches ayant également invalidé ce hiatus en incriminant des biais dans les mesures).

« C’est une belle victoire de la connaissance sur l’ignorance et les climatosceptiques, se réjouit Jérôme Vialard. La Niña a un effet climatiseur sur la planète et peut soulager un an ou deux, mais les estimations montrent que cette chaleur est ensuite vite réinjectée. Il n’y a pas de miracle, le réchauffement climatique reste proportionnel à la quantité de carbone injecté dans l’atmosphère. »

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