123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Climat

Pourquoi El Niño ne devrait pas être extrême cette année

Le phénomène El Niño amplifie les évènements climatiques, comme les inondations. Ici aux Philippines, le 14 août 2023.

Le phénomène météorologique revient cette année, avec une intensité incertaine. Si la tendance est à un évènement modéré, celui-ci aura quand même des effets climatiques délétères.

« L’enfant terrible du Pacifique », depuis son retour, suscite autant de craintes légitimes que d’interrogations et d’incertitudes. Autrement appelé El Niño, ce phénomène météorologique naturel revient tous les deux à sept ans et est caractérisé par un réchauffement important des eaux de surface dans l’océan Pacifique. Avec toute une cascade de conséquences climatiques délétères : davantage de pluies fortes et des inondations à l’est (Pérou, Chili, Californie…), plus de sécheresses à l’ouest (Australie, Indonésie, Philippines…) et des perturbations affectant la biodiversité du Pacifique, la pêche ainsi que l’agriculture de vastes régions du monde.

Officiellement repéré depuis le mois de juin par l’Agence étasunienne d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), ce nouvel El Niño aurait plus de 95 % de chance de se poursuivre jusqu’à la période janvier-mars 2024, selon les récents bulletins de la même agence. Demeure néanmoins une interrogation : quelle sera l’intensité maximale atteinte par cet El Niño, et donc celle des catastrophes qui en découlent ?

« Super » El Niño ou El Niño « modéré » ?

Les divergences dans les prévisions annoncées par les différents centres météorologiques du monde ont de quoi laisser perplexe. Les modélisations réalisées par Météo-France laissaient ainsi craindre en septembre la survenue d’un El Niño « très fort » d’ici cet hiver. Les climatologues du Centre national pour la recherche atmosphérique étasunien (NCAR) anticipent même un « super » El Niño, comparable aux épisodes les plus puissants jamais enregistrés, précisaient-ils récemment à Libération.

Mais la NOAA, de son côté, a revu à la baisse l’intensité anticipée de cet évènement dans son récent bulletin du 25 septembre, qui annonce un phénomène probablement « modérément fort » lors de son pic, entre novembre et janvier. « À mon avis, on n’atteindra pas un niveau extrême avec cet El Niño », abonde Éric Guilyardi, océanographe et climatologue au CNRS, spécialiste du sujet.

© Louise Allain / Reporterre

Ces incertitudes sont en réalité de deux natures différentes : une première vient des modèles mis au point par les scientifiques, une seconde de la nature complexe et chaotique du phénomène lui-même.

Les modèles, pour commencer, sont extrêmement divers. « Il y a des modèles dynamiques, qui font tourner des équations pour simuler le comportement de l’atmosphère et de l’océan. Des modèles statistiques qui se basent, eux, sur les données des El Niño du passé. Et des différences entre par exemple des modèles prenant en compte toute la planète et ceux qui se focalisent sur le Pacifique », détaille Sulian Thual, océanographe au Mercator Ocean International, le centre français d’analyse et de prévision de l’océan.

Au sein même d’un de ces modèles, par exemple celui utilisé par Météo-France, les chercheurs réalisent en outre des dizaines de prévisions différentes, en faisant varier les paramètres initiaux, pour prendre en compte toutes les situations météorologiques possibles. Malgré cela, chaque modèle a ses faiblesses et ses biais potentiels. « C’est pourquoi il est préférable de faire une analyse multimodèles, dit Matthieu Lengaigne, océanographe au Marbec et à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). C’est ce que fait la NOAA, qui agrège à la fois les modèles statistiques et les modèles dynamiques, dont celui utilisé par Météo-France. Je suis donc d’accord avec leurs conclusions et, à mon avis, cet El Niño n’atteindra pas un niveau extrême. »

Des étincelles chaotiques et imprévisibles

Deuxième source d’incertitudes : la complexité et la multitude de facteurs impliqués dans la survenue d’El Niño le rendent intrinsèquement impossible à modéliser parfaitement. « Il y a déjà eu de fausses alertes malgré la qualité des prévisions, souligne Sulian Thual. En 2014, on s’attendait à un “super” El Niño mais une inversion inattendue des vents pendant quelques semaines a tué dans l’œuf le phénomène. »

Pour comprendre cette complexité, il faut revenir un instant sur les mécanismes océaniques et atmosphériques à l’œuvre. Nous vous expliquions en détail dans cet article le fonctionnement d’El Niño. Pour résumer, un moteur essentiel du phénomène tient à la différence de températures entre les eaux de surface de l’ouest du pacifique (plus chaudes) et celles de l’est (plus froides). Cette différence entraîne une différence de pression atmosphérique et des vents d’est (les alizés) qui, à leur tour, favorisent la remontée d’eaux froides des profondeurs à l’est, renforçant le processus.

« Pour déclencher El Niño, il faut de l’essence et des étincelles »

El Niño survient lorsque les eaux chaudes de l’ouest se déplacent vers l’est, bloquant la remontée d’eau froide et enrayant toute cette belle dynamique. « Pour déclencher El Niño, il faut de l’essence et des étincelles. L’essence, c’est l’accumulation de chaleur dans l’océan, stockée sous la surface. Et les étincelles, ce sont les coups de vent qui vont aider à dégager cette chaleur et permettre un emballement lorsque l’océan et l’atmosphère se renforcent l’un l’autre dans ces processus, explique Sulian Thual. L’amplitude d’El Niño dépendra notamment du nombre d’étincelles. »

La difficulté vient de ce que ces coups de vent d’ouest constituent des étincelles impossibles à prévoir longtemps à l’avance. « Il y a un aspect chaotique dans le système. On ne sait pas un mois avant si ces vents surviendront ni combien de jours ils dureront », note Éric Guilyardi.

Le phénomène El Niño est surtout caractérisé par un réchauffement important des eaux de surface dans l’océan Pacifique. Publicdomainpictures/CC0/Circe Denyer

Les chercheurs disposent tout de même de nombreux outils de mesure pour objectiver la situation. Et notamment de nombreuses bouées flottant dans le Pacifique qui y mesurent la température de surface. La région centrale, « niño 3,4 » du Pacifique sert de point de référence pour évaluer le réchauffement océanique caractéristique d’El Niño. Si l’anomalie de température y est supérieure à 2 °C, l’intensité du phénomène est alors considérée comme extrême.

« On est pour l’heure à 1,3 °C. Je ne pense pas qu’on dépasse les 2 °C, car pour que les coups de vents d’ouest soient efficaces, il faut qu’ils surviennent au printemps ou à l’été. La fenêtre de tir est en train de se refermer », dit Éric Guilyardi.

Autre indice plaidant pour une intensité à venir relativement modérée de cet El Niño : la localisation du réchauffement dans l’océan. « La hausse de température a surtout eu lieu dans l’est du Pacifique, explique Matthieu Lengaigne. Mais comme cette zone est à la base plus fraîche, le réchauffement permet moins d’atteindre le seuil de convection, c’est-à-dire la formation de nuages, que lorsque le réchauffement a lieu dans les régions plus chaudes, à l’ouest. L’atmosphère est donc moins réactive. Il commence à l’être, mais c’est certainement trop tard. »

Conséquences locales, mais non globales

La tendance est donc à un évènement modéré, même si les dimensions chaotiques de la météo et les limites de la modélisation évoquées plus haut appellent à la prudence. « Il n’y a pas deux événements El Niño qui soient similaires, pas plus que ne le sont leurs conséquences écologiques », rappelle une publication récente de l’IRD sur le sujet.

Surtout, même « modéré », El Niño peut avoir des conséquences écologiques et socio-économiques graves. Pluies diluviennes, feux, destruction des coraux, dégâts agricoles majeurs… dans la région pacifique, mais également au-delà par « téléconnexion ». « Quand la circulation atmosphérique au-dessus de l’océan équatorial, qu’on appelle cellule de Walker, est modifiée, elle va jouer des coudes avec les cellules voisines des autres océans. El Niño peut par exemple affecter la circulation atmosphérique dans l’océan Indien », explique Éric Guilyardi. Raison pour laquelle cet « enfant terrible » tant redouté peut nuire aux récoltes jusqu’en Inde et en Afrique australe.

Une subtilité souvent mal comprise, en revanche, laisse croire à tort qu’El Niño accélère le réchauffement global du climat. L’Organisation météorologique mondiale a averti ces derniers mois que le retour d’El Niño allait très probablement entraîner le dépassement de nouveaux records de température globale et contribuerait à ce que le climat dépasse ponctuellement l’objectif de 1,5 °C de réchauffement au cours des cinq prochaines années.

Mais cela ne signifie pas qu’El Niño va faire monter, de manière uniforme partout sur la planète, le mercure de quelques dixièmes de degrés supplémentaires. Simplement que, en réchauffant la température localement, dans le Pacifique, région extrêmement vaste du globe, El Niño fera arithmétiquement monter la moyenne globale. Localement, en Europe par exemple, El Niño ne changera rien à la température mesurée ni à la vitesse du réchauffement, qui reste pilotée par la croissance de nos émissions de gaz à effet de serre.

La nuance est importante, souligne Éric Guilyardi, car cela conduit à mal interpréter les choses, avec l’idée que nous devrions « nous préparer » à de plus fortes températures provoquées par El Niño. « C’est la limite d’un indicateur global comme ce seuil de 1,5 °C de réchauffement planétaire. C’est un seuil géopolitique, qui a sa pertinence pour mobiliser, mais pas un seuil géophysique. Une moyenne terrestre cache beaucoup de phénomènes climatiques différents. »

Une chose est claire, pour les chercheurs : que l’intensité d’El Niño soit « modérément forte » ou plus forte, l’avancée du réchauffement climatique augmentera ses effets désastreux sur le vivant.

legende