Une autre vie est possible

Durée de lecture : 9 minutes

12 octobre 2012 / Jade Albasini (L’Hebdo)



Rencontre avec Jean-Claude Guillebaud


Jean-Claude Guillebaud est l’un des penseurs contemporains les plus appréciés. Et un homme sûr de lui, charismatique. Cette personnalité aux multiples talents publie aux Editions L’Iconoclaste, dont il est l’éditeur, Une autre vie est possible.

Un essai évocateur et optimiste. Teinté de souvenirs personnels et de références historiques. Son but ? Sortir la société du désarroi dans lequel elle se noie. Il faut bien le reconnaître, ces 200 pages redonnent le sourire.

Message positif au milieu d’une littérature souvent alarmante, son récit s’est classé rapidement parmi les best-sellers de la rentrée. Portraiturant un nouveau monde en effervescence, le journaliste français nous convainc ainsi de nous réjouir de l’avenir, d’oublier la crise, de vivre « cette prodigieuse mutation » au niveau économique, moral et géopolitique.
Après quinze ans de voyages, de réflexion et de publications, Jean-Claude Guillebaud nous offre une solution lumineuse face au pessimisme : l’espérance.

« Une autre vie est possible », prétend votre nouveau livre. Quelle autre vie ?

Je ne parle pas d’une autre vie au sens religieux du terme. Je pense plutôt à une existence qui nous sorte de l’absurdité dans laquelle notre société sombre. Ces folies de la compétition, de l’inégalité, de la précarité, de la consommation.
J’ai le sentiment que nous sommes pris dans une sorte de tourbillon désespérant. Cependant, l’être humain peut vivre autrement, grâce notamment à l’espérance. Nous pouvons traverser les années avec plus de générosité, de convivialité, de lenteur, de liberté à l’égard de la technologie et des forces du marché. Une autre vie est clairement possible.

Pourquoi cette démarche de prôner l’espérance face au pessimisme ambiant ?

Pendant plus de vingt ans, j’ai été correspondant de guerre. Je me suis occupé des tragédies du monde, aussi bien en Afrique, en Asie qu’au Proche-Orient. Cette période-là a profondément enrichi ma réflexion. J’ai réalisé que lors de situations dramatiques, comme les tueries au Liban, la famine en Ethiopie ou l’extrême pauvreté en Inde, une partie de la population ne désespérait pas. Des braves refusaient de se résigner, ne baissant jamais les bras. Durant toutes ces années, j’ai pris de véritables leçons d’espérance. Il était temps de les partager.

Concrètement, qui sont ces porteurs d’espérance ?

Dans mon livre, je rends hommage à des personnalités comme le philosophe Edgar Morin, Lucie Aubrac, résistante durant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi le psychanalyste grec Cornelius Castoriadis.
Prenez également l’exemple de Stéphane Hessel avec son livre Indignez-vous. Quelle leçon d’espérance ! Il n’y a pas d’âge, ni de profil type pour être un vecteur d’optimisme.

En parallèle, je mentionne également le poids des mouvements associatifs dans le monde entier. Au Vietnam, en Inde, en Iran par exemple, face à des régimes politiques sclérosés, la société civile ruse d’une manière incroyablement dynamique et inventive. En France aussi, elle a un pas d’avance sur les politiques. En définitive, nous sommes tous susceptibles d’être des messagers de l’espérance.

Pourtant, en Europe, la tendance au pessimisme domine. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Honnêtement, je ne sais pas. En France, j’appelle cela le syndrome de Roissy. A chaque retour de voyage, mon premier contact avec ma tribu d’origine est identique : je parle à un conducteur de taxi qui fait systématiquement la gueule. C’est un peu exaspérant, d’autant plus que je sais que je vais, moi-même, une semaine plus tard, être à nouveau gagné par cette espèce de morosité.
Pourtant, depuis le hublot de l’avion, je n’ai pas vu de cratères de bombes, ni de villages qui brûlaient. Au contraire, j’ai décelé une atmosphère proprette et bien tranquille. Cela me paraît scandaleux que les gens soient grincheux en Europe quand je compare leur situation à celle des pays que j’ai visités.

Nous sommes cependant enlisés dans la crise. N’est-ce pas suffisant pour broyer du noir ?

Nous ne sommes pas en crise. Personnellement, je pense que ce mot est mensonger. Il laisse entendre que la société reviendrait à son stade initial. Or, nous vivons plutôt une prodigieuse mutation. Lorsque nous nous désolons de voir la croissance diminuer en Europe, et que les hommes politiques nous promettent des taux préférentiels, ils nous mentent. La croissance ne reviendra pas, en tout cas pas sous sa forme première.

Nous vivons en réalité une transformation vertigineuse. Elle est au moins aussi importante que la fin de l’Empire romain au Ve siècle ou la Renaissance au XVe siècle. Le vieux monde disparaît alors qu’un monde nouveau surgit. Si nous raisonnons ainsi et que nous devenons plus attentifs au renouveau, nous nous éloignerons du pessimisme. Nous nous arracherons à l’idée permanente que c’est la catastrophe.

Ce nouveau monde qui se manifeste serait-il une version améliorée de l’ancien ?

Pas forcément. Mais il est important de signaler que ce n’est pas la fin du monde mais la fin d’un monde. Le futur est porteur de menaces tout autant que de promesses. Cette constatation nous renvoie à nous-mêmes, puisqu’en agissant en citoyens responsables, nous pouvons valoriser le positif. Nous construisons le monde qui vient. Il ne faut pas être un chien crevé au bord de l’eau qui s’abandonne au destin. Si vous croyez que tout est fichu, le pire va arriver. Faire appel à l’espérance sous ma plume, c’est faire un appel à l’énergie.

Qu’entendez-vous par ce terme d’espérance qui vous tient tant à cœur ?

Dans mon esprit, il y a une différence entre espérance et espoir. Ce dernier est effectivement passif, correspondant à un sentiment. Tandis que l’espérance, c’est une volonté, un état d’esprit. Pour reprendre une citation très belle de saint Augustin, « l’espérance a fabriqué deux beaux enfants : la colère devant les injustices du monde et le courage de changer cela, il s’agit donc d’une action ».

La désespérance contemporaine est-elle amplifiée par les médias ? En tant que journaliste, comment gérez-vous cette « responsabilité » ?

Le journalisme, structurellement, est tenté de mettre en avant les mauvaises nouvelles au détriment des bonnes. Quand j’ai commencé mon métier au journal Sud-Ouest, à Bordeaux, mon premier rédacteur en chef m’avait averti qu’un train qui arrivait à l’heure, ce n’était pas une information. Par contre, une rame qui déraillait pouvait faire un sujet de une.

Je pense que les médias devraient se rappeler qu’ils doivent aussi transmettre les bonnes nouvelles. Dans ma carrière, j’ai parrainé l’association Reporters d’Espoirs, qui a collaboré avec les grands quotidiens français afin de mettre en avant les thèmes positifs. Je me souviens d’un partenariat avec Libération, créant un journal nommé le Libé des solutions. Plus tard, j’ai appris que ce numéro avait été élu meilleure vente de l’année. Les gens réclament ce type d’articles. Les rédactions se trompent en pensant que, pour vendre, il faut à tout prix parler de perturbations.

Vous écrivez qu’« un autre monde germe mais qu’on ne le voit pas ». Pourquoi l’homme n’est-il pas capable de déceler cette transformation ?

Je ne jette la pierre à personne. Il est plus facile de voir disparaître le vieux monde que nous connaissons bien. En revanche, apercevoir l’autre monde qui germe est compliqué. Il reste énigmatique, indéchiffrable. Souvent, lorsque nous avons le nez collé sur un événement, nous sommes les moins bien placés pour le comprendre. C’est après coup que nous prenons la mesure de ce qui s’est passé.
Comme l’a parfaitement dit Gandhi, « un arbre qui tombe fait beaucoup de bruit, une forêt qui germe ne s’entend pas ». Il faut donc faire un effort d’attention. Nous devons être à l’affût, observer les changements, car certains peuvent être synonymes d’espérance.

Qu’est-ce que cela changerait, si l’être humain pouvait directement voir cette mutation ?

Je pense que cela nous arracherait au découragement. Si nous étions capables de nous détacher de la sinistrose, de la résignation, ce serait déjà un beau progrès. Nous pourrions faire avancer les choses, favoriser l’apparition de ce nouveau monde de manière positive.

La foi en l’avenir, n’est-elle pas davantage une évidence pour un croyant que pour les plus sceptiques ?

Ce n’est pas du tout un privilège de croyant d’avoir foi en l’avenir ! Nous sommes responsables du monde qui vient. Il ne faut pas accepter que l’avenir soit le pur produit de la fatalité, de la logique économique ou de la technologie. Nous avons notre mot à dire.
L’écrivain Gabriel García Márquez, lors d’une conférence à l’Unesco en 1999, a dit : « N’attendez rien du XXIe siècle, parce que le XXIe siècle attend tout de vous. » Notre nouvelle vie ne nous sera pas imposée, sauf si nous faisons preuve de lâcheté. C’est à nous de la bâtir.

Vous concluez votre ouvrage avec un assuré « je sais que nous en sommes capables ». Pourquoi une telle confiance en notre génération ?

Je finis ainsi pour renforcer mon message. Je démens le discours dominant qui voudrait nous faire croire que nous affrontons des problèmes insurmontables. Cependant, toutes les générations ont eu à se sortir de situations qui paraissaient désespérées. Dans les années 60, nous étions convaincus que nous allions connaître l’apocalypse nucléaire. Nous aurions pu sombrer dans le pessimisme mais nous avons refusé. Nous pouvons à nouveau vaincre cet état d’esprit aujourd’hui.

Pensez-vous que la majorité des lecteurs se reconnaisse dans vos propos ?

(Il rit.) Je n’en sais rien, je ne suis pas un homme politique ! Ce que je constate, c’est qu’à peine trois semaines après la sortie du livre, il a déjà fait pas mal d’échos. La presse et la radio m’ont contacté. Apparemment, les gens l’apprécient. Je viens d’apprendre qu’il est entré dans la liste des best-sellers. Il répond donc à une demande croissante.
Je suppose que les gens cherchent des raisons crédibles d’espérer, à l’inverse d’idées boy-scouts ou gnangnans. Dans Une autre vie est possible, je mets surtout en exergue une espérance lucide, non pas un optimisme niais.

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Jean-Claude Guillebaud, Une autre vie est possible (éd. L’Iconoclaste), 14 €, 160 p.






Source : L’Hebdo

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