« Toutes les plantes vont mourir » : la sécheresse précoce inquiète les maraîchers
La salade en partie brûlée de Benoît Cavillon sur sa ferme située à Mendionde, le 26 juin 2026. - © Isabelle Miquelestorena / Reporterre
La salade en partie brûlée de Benoît Cavillon sur sa ferme située à Mendionde, le 26 juin 2026. - © Isabelle Miquelestorena / Reporterre
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Vignes séchées, pommes et salades brûlées... Dans les Pyrénées-Atlantiques, la sécheresse se fait déjà sentir et fait craindre un été particulièrement difficile pour les maraîchers. « L’été a à peine démarré, c’est très inquiétant. »
Mendionde (Pyrénées-Atlantiques), reportage
La blague est habituelle dans ce coin des Pyrénées d’habitude bien arrosé par les pluies : « Le Pays basque est vert, on sait pourquoi ! » Avec près de 1 400 millilitres (ml) d’eau à tomber par an sur le secteur basque, ce territoire dépasse de loin la moyenne nationale qui tourne plutôt autour de 800 ml. Sauf que cette année, les sols craquelés ont remplacé les prairies verdoyantes dès le mois de juin. Depuis l’estive à Iraty où il a monté ses brebis début mai, l’éleveur berger Martin Lebourgeois n’en revient pas : en dix étés passés ici, il n’a « jamais vu ça ». « Même fin août, début septembre, la montagne n’est pas dans cet état. L’herbe est orange, les brebis mangent du foin séché sur pied. »
En bas, dans les vallées où on cultive les raisins pour produire du vin AOP Irouléguy, le viticulteur Ximun Bergouignan s’étonne : ils sont obligés d’arroser les vignes. Un comble pour un vignoble où « on est plus habitués à combattre le mildiou » — largement favorisé par l’irrigation. « On se croirait en côte du Roussillon dans les Pyrénées-Orientales », s’exclame-t-il. Si ses parcelles sont épargnées pour le moment — elles sont à l’ombre et avec une profondeur de sol —, ce n’est pas le cas de tous ses collègues : ceux qui sont en terrasse sur du grès rouge ont dû massivement faire tomber les feuilles des vignes.
Benoît Cavillon a vu lui aussi les feuilles de ses plantes tomber. Sur sa ferme de maraîchage située sur la commune de Mendionde, il a récemment inauguré — en grande pompe, avec la présence de l’Agence de l’eau — un bassin de stockage des eaux de pluie de 2 500 m3.
La toiture de son hangar et des fossés ont été connectés à ce bassin qui récupère l’eau au moment des intempéries et permet d’arroser lors des périodes plus sèches (mais ne pompe pas dans la nappe phréatique, contrairement aux bassines controversées). Problème : cette même semaine, le niveau du bassin est descendu trop bas pour continuer à puiser dedans. Il a donc fallu raccorder tous ses systèmes d’irrigation au réseau de la ville pour continuer d’arroser.
« Si on n’arrose pas, toutes les plantes vont mourir. On a déjà de la perte », constate le maraîcher qui a repris récemment la ferme en association avec deux autres agriculteurs. Et pourtant, « cette année, il n’y a pas eu moins d’eau que l’an dernier. Mais tout est tombé en même temps ».
Ce changement dans le régime des pluies perturbe le cycle de production agricole. Beaucoup trop d’eau à certains moments, puis de longues périodes sans rien. Résultat, dès les chaleurs d’avril, ils ont trop utilisé le bassin pour arroser. « Il s’est rechargé un peu début mai avec les grosses pluies », complète Benoît Cavillon. Las, les réserves n’auront pas été suffisantes pour tenir jusqu’à fin juin.
De premières restrictions
Face à la situation d’une précocité inédite, la préfecture du département des Pyrénées-Atlantiques a réuni les acteurs concernés lors d’un comité sécheresse le 24 juin. Benjamin Hourticq, le coordinateur de la Confédération paysanne du Béarn, y a assisté. « Le gave de Pau est à son niveau habituel de mi-juillet ; celui d’Oloron, c’est pire : il a déjà atteint les niveaux d’août », glisse-t-il, préoccupé.
Quelques mesures de restrictions sont déjà en place. Elles ne concernent que les prélèvements dans les milieux naturels, et pas l’eau du robinet. « L’objectif est de maintenir un débit minimum dans les cours d’eau, de garder leur bon état écologique, de préserver les réserves et ressources d’eau potable et de concilier au mieux et dans la durée tous les usages de l’eau », précise la préfecture sur son site.
Car la tension sur la ressource en eau se fait déjà sentir, le département étant passé en « vigilance eau potable ». Et les autorités préviennent : les premières restrictions sur l’eau du robinet pourraient tomber dans les semaines à venir. Devant son champ de poireaux complètement blanchis par le soleil, Benoît Cavillon soupire : « Et encore, les touristes ne sont pas arrivés ! »
Des rendements agricoles en chute libre
Martin Lebourgeois est aussi inquiet pour l’arrière-saison qui s’annonce : la sécheresse a déjà affecté les rendements en foin, et aucun regain n’est en cours en raison du manque d’eau et des températures qui ont brûlé l’herbe.
Pour nourrir ses animaux, il va falloir acheter du fourrage. Certaines estives n’ont déjà plus d’eau et sont obligées de faire monter des citernes pour abreuver les troupeaux. En 2025, qui avait déjà été une année chaude, les citernes avaient commencé leurs rotations dans la seconde moitié du mois d’août. La saison de présence des animaux en montagne risque d’être écourtée. Mais si les brebis restent dans les bergeries, elles entameront alors les réserves de fourrage prévues pour l’hiver avec des conséquences importantes sur les rendements.
Avec la Confédération paysanne du Béarn, Benjamin Hourticq a demandé la réquisition des fourrages destinés à la méthanisation, « pour le court terme et pour parer à l’urgence. Mais la situation doit aussi nous inviter à réfléchir sur des questions de fond et à mettre en place des systèmes plus résilients sur le long terme », précise le coordinateur du syndicat paysan.
Son collègue Pierre-David Boccard, paysan et référent eau pour le syndicat, s’interroge aussi : « Ce n’est pas seulement la sécheresse. Si on prend l’exemple du tournesol, il résiste bien au stress hydrique, par contre quand on dépasse 40 °C, il souffre de stress thermique. Qu’est-ce qu’on va cultiver demain ? Les agriculteurs sont prêts à changer, mais encore faut-il les accompagner. »
Les productions végétales sont en première ligne et vont devoir s’adapter. C’est en tout cas la certitude de Benoît Cavillon, le maraîcher de Mendionde, qui liste les dégâts visibles sur ses cultures : persil jauni et donc invendable, haricots verts séchés sur pied, pommes et salades en partie brûlées. Certaines plantes ont dû se mettre en arrêt pour survivre. Les rendements seront faibles cette année, reste à savoir à quel point. « L’été a à peine démarré, c’est très inquiétant. »
Il pointe l’urgence d’adapter les cultures à la nouvelle donne climatique : demain, il faudra peut-être planter plus de patates douces plus résilientes à la chaleur ou des pois chiches, peu gourmands en eau. Mais rien n’est possible, selon lui, sans une volonté politique et une véritable prise de conscience de la population.
Pour préparer un monde meilleur à ses deux enfants en bas âge, le maraîcher tient à apporter sa goutte d’eau : sur ses terres de Garro, un centre d’expérimentation va ouvrir pour tester l’adaptation des cultures au changement climatique.
Toute la France a soif
La situation des Pyrénées-Atlantiques n’est pas isolée sur le territoire français. 95 départements sont soumis à des restrictions d’eau face à une sécheresse aggravée. Les prévisions des prochaines semaines annoncent d’ores et déjà des températures chaudes et surtout peu de précipitations. En juin 2026, la France a enregistré un déficit de pluie de -47 % par rapport aux normales de saison.
Sur ses réseaux, le docteur en agroclimatologie Serge Zaka alerte : « Il apparaît désormais très probable qu’une troisième canicule s’installe en France dès la fin de semaine. Les incertitudes portent encore sur son intensité et son extension géographique. Une constante, en revanche, se dégage dans l’ensemble des scénarios : le déficit hydrique persistant. J’ai même envie de dire : un déficit hydrique extrêmement inquiétant car on n’en voit pas le bout. »