Voici comment Areva impose ses volontés au président du Niger

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16 janvier 2013 / Observatoire du nucléaire

L’Observatoire du nucléaire révèle le compte-rendu confidentiel d’une réunion entre Areva et le gouvernement nigérien. Le texte révèle l’ampleur du rapport de forces que maintient la compagnie nucléaire à l’endroit d’un des pays les plus pauvres de la planète.


Assigné à comparaître le 1er février 2013, et menacé de fait de disparition, l’Observatoire du nucléaire, n’entend pas baisser la garde et publie ce jour un document exceptionnel qui montre comment Areva dicte, aujourd’hui comme depuis 40 ans, sa loi aux dirigeants du Niger, et qui confirme les accusations portées par l’Observatoire.

Il s’agit du compte-rendu confidentiel (cette donnée est explicitement précisée dans le texte) d’une réunion qui s’est tenue le 9 novembre 2012, à Paris, entre trois hauts dirigeants d’Areva et M. Hassoumi, le directeur de cabinet du Président de la République du Niger. On notera l’infériorité numérique du représentant du Niger, clairement placé en situation de vulnérabilité.

On comprend vite à la lecture du document que, en menaçant de n’ouvrir la mine d’Imouraren qu’en 2016, voire en 2017, Areva impose ses volontés au Président du Niger : ce dernier a absolument besoin que cette ouverture se fasse en 2015… afin de ne pas compromettre sa réélection en janvier 2016. Ancien cadre d’une filiale d’Areva, M. Issoufou doit constater amèrement que Areva reste son donneur d’ordre bien qu’il soit aujourd’hui Président du Niger.

Le premier point abordé lors de cette réunion est celui de la confidentialité des discussions : il est probable que le non-respect de cette clause provienne de Nigériens qui ne supportent pas de voir Areva dicter ses volontés aux dirigeants du Niger.

Le second point abordé est lui aussi parfaitement illustratif de la façon dont Areva tire les ficelles au Niger : il s’agit de l’entrée du coréen KEPCO au capital de la société Areva NC Expansion, principal actionnaire de la mine d’Imouraren. Pour « prouver » que cette décision n’a pas été prise sans l’aval du pouvoir nigérien, Areva produit un courrier prétendument envoyé en 2009 au ministre nigérien des mines (qui n’est plus en poste). M Hassoumi découvre en séance ce courrier et ne peut qu’en prendre acte.

Le cœur de la réunion concerne l’avancement du projet de la mine d’uranium d’Imouraren. Areva liste les difficultés, réelles ou non, que rencontre ce projet, jouant avec les nerfs du représentant nigérien en évoquant pour le « premier fût » la date de la « mi-2016 », avec qui plus est « un risque de glissement de 6 mois », ce qui repousserait l’ouverture à début 2017 !

Areva met de fait sous pression le représentant du Président du Niger : « M Hassoumli réaffirme que le Niger a très peu de marge de manœuvre pour la date de démarrage du Projet Imouraren qui correspond à un projet majeur du Président de la République en un engagement fort vis-à-vis du peuple nigérien. L’année 2015 est une échéance politique importante qu’il convient de ne pas dépasser pour un démarrage du projet Imouraren ».

Sans surprise, la suite de la discussion permet à Areva, sous prétexte du contexte international, de signifier « poliment » que le prix payé pour l’uranium restera très bas. En contrepartie, Areva s’engage enfin « à déployer tous les efforts pour un démarrage du projet marqué par le début de la mise en tas du minerai mi-2015 ».

Traduction : dans la mesure où l’entreprise Areva pourra continuer à s’accaparer à bas prix l’uranium du Niger, elle organisera à la mi-2015 une jolie cérémonie pour simuler le début de la production d’uranium à Imouraren et permettre ainsi au Président nigérien sortant d’en tirer partie pour sa réélection début 2016.

Il est facile de comprendre qu’Areva détient désormais une « arme atomique » contre le Président du Niger : si celui-ci formule des exigences (en particulier sur le prix de l’uranium), Areva le punira en n’organisant pas la cérémonie dont il a tant besoin…

Ensuite, les dirigeants d’Areva soufflent le chaud et le froid : d’une part ils font quelques promesses concernant une possible réhabilitation de la route Arlit-Tahoua, laquelle est gravement endommagée, car quotidiennement empruntée par les camions d’uranium d’Areva.

D’autre part, ils « invitent » le Niger à renouveler des permis d’exploitation d’uranium détenus par Areva (Tagait 1, 2 et 3) et l’attribution d’un nouveau permis (Toulouk 3)

Pour finir, afin de faciliter la mise en œuvre de leurs exigences (en langage diplomatique : « la résolution prochaine des points évoqués dans ce compte-rendu »), Areva annonce un curieux « don » au budget du Niger, dont les sommes annoncées correspondent d’ailleurs à celles évoquées dans l’affaire de « corruption / diffamation » qui oppose Areva à l’Observatoire du nucléaire.

En effet, « Areva s’engage à soutenir financièrement l’Etat du Niger en mettant à sa disposition la somme de 35 (trente-cinq) millions d’euros sous la forme de paiements successifs de 16 (seize) millions d’euros en 2013, 10 (dix) millions d’euros en 2014, et 9 (neuf) millions d’euros en 2015 ».

Pour mémoire, l’Observatoire du nucléaire estime qu’il serait légitime que l’État du Niger taxe fortement Areva (qui s’accapare de longue date, à un tarif très bas, l’uranium nigérien) mais, par contre, qu’il est insupportable de constater que, tel un généreux donateur secourant un déshérité, Areva accorde au Niger un « don » fort humiliant que l’on peut voir comme une manœuvre de corruption.



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Source : Observatoire du nucléaire

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