À Bayonne, la fraternité chemine avec les migrants

16 juillet 2018 / Rémi Rivière (Reporterre)

L’association environnementaliste Bizi a organisé le 14 juillet une marche de solidarité pour les migrants, un enjeu humain amplifié par l’urgence climatique

  • Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), correspondance

Cette dame est mal tombée. « Vous en avez accueilli, vous, des migrants ? » raille t-elle en défiant le cortège coloré. La question lui vaut acquiescement, sourires et précisions de la part des marcheurs, dont plusieurs ont pratiqué l’hospitalité et qui peuvent tous expliquer les capacités du pays à l’accueil. Le défilé n’aura pas subi d’autre critique en serpentant de Bayonne à Hendaye, sous le cagnard du Pays basque et les klaxons encourageants. Au moins deux cents personnes ont participé à cette marche de solidarité pour les migrants, les 13 et 14 juillet, à l’appel de Bizi. Le cortège s’est ainsi déroulé sur 48 kilomètres de côte, de bas-côtés de routes, de places de villages et de plages encombrées d’exilés estivaux, jusqu’au centre de rétention pour migrants d’Hendaye. Mais pourquoi une association, connue pour ses engagements en faveur de l’urgence climatique et écologique, mobilise t-elle autour de la question des migrants ?

La réponse paraît évidente aux marcheurs empourprés, parmi lesquels se remarquaient des représentants de la plupart des organisations engagées dans l’accueil des migrants. Les liens entre associations sont poreux et Bizi a constaté que nombre de ses militants sont également investis dans les structures humanitaires. De plus en plus activement, à mesure que la route du Maroc est réactivée et que le Pays basque devient un lieu de passage, notamment depuis l’Afrique subsaharienne. Sur cette terre frontalière, la question de l’exil est historique, que l’on remonte au franquisme, à la guerre civile espagnole, aux guerres carlistes ou que l’on inverse la perspective en considérant qu’au cours des XIXe et XXe siècle, près de 20 % de la population basque a émigré pour des raisons « économiques », comme on dit aujourd’hui pour refouler les migrants qui ne sont pas « politiques ».

« On est redevables » résume Txetx Etcheverry, l’un des porte-paroles de Bizi, en rappelant aussi que le mouvement prône depuis toujours la justice sociale et place l’humain au cœur de ses préoccupations climatiques. L’association environnementaliste, qui se réjouit de la richesse des échanges avec les migrants, rappelle que les migrations sont « le premier effet du dérèglement climatique ». Et c’est bien cette préoccupation qui place naturellement Bizi sur la route du Centre de rétention administrative d’Hendaye, pour dénoncer les politiques migratoires françaises et européennes, notamment le projet de loi « Asile-immigration » qui sera débattu fin juillet par le Parlement français.

En ce jour de commémoration de la prise de la Bastille, l’existence de cette « prison pour innocents » est fustigée par Bizi comme « le symbole d’une politique de répression ». Le 10 juillet, le centre retenait justement une famille de Koweitiens, dont deux enfants et un bébé de 18 mois, avant qu’un juge des libertés considère « le bien supérieur de l’enfant » et relâche ces migrants. Devant le portail sécurisé du Centre de rétention administrative d’Hendaye, la militante de Bizi, Malika Peyraut, a indiqué que « l’idée que nous nous faisons des droits humains continuera chaque jour d’être bafouée tant qu’on enfermera dans ces centres de rétention des innocents qui n’ont commis aucun délit, si ce n’est celui d’aspirer à un avenir. Des femmes, des hommes et des enfants, poussés sur les routes de l’exil par les guerres, la pauvreté, et l’augmentation des catastrophes dues au dérèglement climatique. »

Ainsi, pour Txetx Etcheverry, il n’y a aucune contradiction à défendre les droits des migrants tout en se plaçant au sein d’un mouvement pour le climat : « Quand on parle de climat, c’est pour souligner la menace que son dérèglement représente pour l’humanité », explique t-il. Et même s’il reconnaît « qu’il ne faut pas fantasmer » sur les migrations climatiques, qui s’opèrent essentiellement à l’intérieur d’un même pays ou d’un même continent, il présume que ces mouvements auront à terme un impact sur les flux intercontinentaux. « L’émigration va être de plus en plus liée à la question climatique » estime t-il, en citant les crises en cours autour de l’assèchement du lac Tchad, qui impacte directement 43 millions d’habitants, ou la montée des eaux sur la côte vietnamienne qui ruine d’immenses plaines rizicoles.

Malika Peyraut : « Ces quatre dernières semaines, plus de 600 personnes se sont noyées en Méditerranée »

L’implication de Bizi dans le soutien aux migrants est ainsi le pendant d’une mobilisation sur l’urgence climatique. « Ça rend les choses concrètes » explique Txetx Etcheverry, qui ne veut pas laisser cette question publique dans l’abstraction d’un avenir incertain. L’autre vertu est de mobiliser des jeunes autour de ces préoccupations liées et de dynamiser le mouvement militant. « On a appelé à une marche de près de cinquante kilomètres, ce n’est pas anodin » reconnaît Malika Peyraut en soulignant « la détermination des marcheurs ». Dans la fatigue de l’arrivée à Hendaye, Florence, militante de Bizi, souligne de son côté « l’engagement physique » pour aider les migrants. Un engagement urgent, alors que « ces quatre dernières semaines, plus de 600 personnes se sont noyées en Méditerranée ». Et 140 personnes, selon la Cimade, ont été enfermées dans le Centre de rétention administratif d’Hendaye depuis sa réouverture il y a plus de trois mois.

Cette inauguration a fait l’objet d’une première mobilisation d’ampleur de Bizi, le 3 avril dernier, lorsque 80 personnalités, dont le député européen José Bové, se sont présentées devant le Centre d’Hendaye pour y être enfermées, sous un mot d’ordre simple : « Eux c’est nous ! ». Quelques semaines plus tard, le 19 mai, une cinquantaine de personne rassemblées dans un collectif Eux, c’est nous ! se rassemblaient également devant le Centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry pour demander à y prendre la place des migrants. Le 1er mai à Bayonne, plus d’un millier de personnes défilaient dans le cortège annuel derrière ce même mot d’ordre, appelant à des marches vers les centres de rétention de l’Hexagone le 14 juillet. Un appel qui a notamment été entendu à Perpignan, Saintes et Vincennes.

Le mouvement en faveur des migrants s’étoffe. Bizi, qui attend 30.000 personnes les 6 et 7 octobre à Bayonne dans le cadre d’un nouvel Alternatiba, prévoit d’accorder une large place au thème de l’accueil des migrants, avec notamment une série de défis à relever pour permettre au public de s’engager. En octobre prochain comme ce 14 juillet, la mobilisation de solidarité commencera à l’ombre de la maison natale de René Cassin, l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, qui énonça que « tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne ».


« Celui qui enferme un Homme enferme l’Humanité toute entière »

L’écrivain Marie Cosnay a lu le texte de Cédric Herrou.

A chaque étape de la marche de solidarité avec les migrants, des personnalités se sont transmises un bâton témoin contenant un message. Ce message, écrit par Cédric Hérou, a été lu à Hendaye par l’écrivaine Marie Cosnay, devant le Centre de rétention administratif.

« Administration, je te côtoie dans ma boite à lettres tous les matins,
Je lis ta froideur, je subis ta lourdeur.
Je me plains de toi ; toi si froide, si brutale.
Pour moi tu n’es qu’une boite de mauvaise augure.
Des gens sont passés chez moi plein de vie, de vigueur.
Des gens que tu identifies par des chiffres, des quotas.
Pour moi ce sont des gens qui sont passés chez moi.
Je leur dois l’hospitalité, car j’ai été éduqué comme ça.
Ces gens qui sont passés chez moi sont mes frères, mes sœurs, mes potes.
Et toi tu ne les considères que comme des quotas.
Ta froideur enferme ces hommes ces femmes ces enfants comme tu enferme ces lettres dans ma boite aux lettres.
Tu t’es coupée de la réalité, tu t’es coupée de l’humanité, tu t’es coupée de la fraternité.
Quand tu enfermes mes potes mes amis ma famille, tu m’enfermes moi aussi.
Tu ne peux pas me demander de rester silencieux, inerte.
Mon silence me rendrait coupable et je ne serai pas coupable.
Enfermez-moi, enfermez-nous car nous ne saurons vivre libres tant que des innocents sont en prison.
Enfermez-moi, enfermez-nous pour que notre devise arrache les barreaux des prisons, pour que nos principes fondamentaux prévalent sur la froideur de votre gestion.
Quand vous enfermez des victimes, vous enfermez notre devise.
Non nous n’avons pas peur du partage, ce qui nous fait peur c’est l’arrogance de votre institution.
Celui qui enferme un Homme enferme l’Humanité toute entière. »

Vallée de la Roya, Cédric Herrou



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Lire aussi : La solidarité des montagnards avec les migrants : délit de « bande organisée », selon la justice

Source : Rémi Rivière pour Reporterre

Photos : © Rémi Rivière/Reporterre

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