Pour sauver les glaciers tropicaux, la lutte s’organise en Colombie
Luis prélève avec précaution quelques graines, fleurs et feuilles sur un frailejon. - © Camille Bouju / Reporterre
Luis prélève avec précaution quelques graines, fleurs et feuilles sur un frailejon. - © Camille Bouju / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
En mars 2026, un glacier tropical a disparu en Colombie. Sous la glace, les écosystèmes andins sont à leur tour menacés. Sur le terrain, scientifiques et communautés locales tentent d’en préserver l’équilibre fragile.
Paramo de Sumapaz (Colombie), reportage
Chapeau sur la tête, l’œil à l’affût de plantes à cueillir, Luis Rodriguez scrute les arbustes. Entre ses doigts, il prélève avec précaution quelques graines, fleurs et feuilles qu’il dépose délicatement dans des sachets plastique. « Ces plantes sont magnifiques et essentielles à notre survie. Mais le paramo se perd peu à peu. Alors l’objectif, c’est de propager ces graines pour récupérer le couvert végétal naturel », explique ce botaniste bénévole de l’ONG Cumbres Blancas (« cimes blanches »). Ses minces récoltes devront ensuite sécher avant d’être répliquées en pépinière, puis plantées dans ce milieu unique.
Les paramos, écosystèmes propres aux Andes, sont des zones humides situées entre 3 000 et 5 000 mètres d’altitude. Ils jouent un rôle vital dans le maintien des glaciers et, en Colombie, jusqu’à 80 % de la population dépend de leurs eaux. Celui de Sumapaz, près de Bogota, est le plus grand du monde.
ƒ
Multiples pressions
Dans les chemins sinueux, tracés par les pas humains, un petit groupe de huit personnes suit Luis Rodriguez. De part et d’autre du sentier, des frailejones — plantes andines à longues feuilles veloutées — tapissent le paramo. Ces feuilles, en forme de lance, capturent l’humidité ambiante et la stockent avant de la libérer progressivement. « Il s’agit de la plante caractéristique de ce milieu naturel. Elle est essentielle au cycle de l’eau et dans la lutte contre le réchauffement climatique, explique Yober Arias, cofondateur de Cumbres Blancas. Mais elle est en danger, parce que les paramos subissent de multiples pressions. »
Parmi elles, des incendies intentionnels, l’exploitation minière illégale, l’élevage extensif, les cultures de pommes de terre, de fraises et d’oignons qui grignotent, chaque mois, des hectares supplémentaires. « Pendant longtemps, les habitants de ce milieu naturel ne voyaient pas l’utilité des frailejones. Pire, ils avaient peur que leur présence fasse de leur propriété un territoire protégé par l’État sur lequel ils ne pourraient plus cultiver, alors ils les brûlaient », raconte-t-il, tout en ramassant de minuscules fleurs pourpres.
De son côté, Luis Rodriguez s’arrête devant un frailejon, qui mesure plus de 2 mètres, ce qui indique un âge d’environ un siècle. Il sort son téléphone pour filmer. Sur ses réseaux sociaux, il documente ses expéditions pour sensibiliser à la disparition silencieuse de la plante. En Colombie, sur les 94 espèces de frailejones recensées, 55 sont menacées, dont 15 en danger critique de disparition.
Glaciers tropicaux disparus
Avec Cumbres Blancas, Yober Arias espère les sauver. L’ONG, fondée par Marcela Fernandez en 2019 — qui figure parmi les 100 femmes les plus influentes au monde de 2023, selon le classement de la BBC —, s’est d’abord attaquée à la défense des glaciers avant de comprendre que tout tenait à un équilibre plus large. « En travaillant à la sauvegarde des glaciers tropicaux, nous avons réalisé que tout ce que nous faisions dans les paramos en dessous avait un effet direct. C’est comme un seul et même corps, on ne peut pas dissocier la tête du reste », illustre Yober Arias.
Lire aussi : Les glaciers des Andes au plus bas depuis 12 000 ans
En mars 2026, le glacier Cerros de la Plaza a officiellement disparu : il ne reste plus que 6 glaciers en Colombie, contre 14 au début du XXe siècle. Désormais, l’ONG se concentre sur la replantation d’espèces natives des paramos, la sensibilisation des communautés locales et la promotion de modèles agricoles moins destructeurs pour ces zones tampons encore mal protégées. « Si c’est sûrement trop tard pour les glaciers, il est encore temps d’agir pour les paramos », dit-il en avançant d’un pas ferme dans les hautes herbes.
L’ONG n’est pas seule à s’inquiéter de l’avenir des paramos. Les communautés rurales, qui vivent ici depuis des générations, redoutent elles aussi de voir cet écosystème disparaître. Bien que la Colombie abrite la plus grande étendue de paramos au monde, la majorité d’entre eux reste dépourvue de protection juridique effective face à l’avancée de la frontière agricole.
« Si c’est sûrement trop tard pour les glaciers, il est encore temps d’agir pour les paramos »
Pour les paramos officiellement cartographiés, il existe une loi promulguée en 2018 qui interdit l’activité minière et agricole dans les zones délimitées, mais son application reste lacunaire. « À cause de l’utilisation de produits agrochimiques, par exemple, nos eaux sont plus polluées qu’avant, nos territoires perdent en richesse », déplore Guillermo Villalba.
Ce paysan de la localité d’Usme, aux portes du paramo de Sumapaz, a passé sa vie à défendre ses terres contre les projets d’urbanisation massive qui, depuis les années 1990, poussent les communautés rurales vers les hauteurs. « Quand les paysans montent plus haut dans les paramos pour s’installer, ils doivent les détruire. C’est aussi simple que ça », résume-t-il, amer.
Aujourd’hui, il se consacre également au tourisme, aux côtés de sa fille de 27 ans, Paula. Ensemble, ils guident des visiteurs sous la bannière du Yachay — « apprendre en marchant » en langue indigène. « On ne veut pas que les gens viennent juste faire de la randonnée et poster une photo sur Instagram. On veut qu’ils comprennent que nous faisons partie d’un écosystème. Ça pique l’ego, mais c’est la réalité et ça permet de prendre conscience des conséquences de nos actions », insiste Paula. Avant chaque ascension, elle demande aux touristes combien d’eau ils ont apporté. « Tous pensent que je parle de leurs gourdes pour leur consommation, s’amuse-t-elle. En réalité, je veux leur montrer que leur empreinte hydrique est bien plus élevée, avec leurs vêtements, etc. »
Les paramos, des puits de carbone
Plus haut, au bord de la lagune Los Colorados — formée après la fonte des glaces il y a plus de 20 000 ans — Carlos Sarmiento rassemble les bénévoles de Cumbres Blancas pour un point scientifique improvisé. Le géographe et biologiste, spécialiste des paramos depuis plusieurs décennies, tient à insister sur les conséquences souvent invisibles de leur dégradation. Il désigne l’humus sombre sous ses pieds : « Ces sols noirs de ces hauts plateaux jouent un rôle crucial dans la captation du carbone : les perdre, c’est aussi libérer du CO2 stocké depuis des décennies. »
Lire aussi : Un glacier colombien déclaré officiellement disparu
En effet, les paramos constituent d’importants puits de carbone. Lorsqu’ils sont asséchés, brûlés ou retournés pour l’agriculture, ils perdent leur capacité à retenir l’eau et relâchent aussi progressivement les gaz à effet de serre accumulés. Une double peine climatique : moins d’eau disponible, plus de carbone dans l’atmosphère. « Il faut attirer l’attention sur ce qui se passe dans les paramos, pas parce que nous pouvons arrêter leur dégradation du jour au lendemain, mais parce qu’il y a des conséquences que nous devons évaluer et affronter », dit-il.
« Il y a des conséquences que nous devons évaluer et affronter »
Et celles-ci ont d’ores et déjà commencé. En 2024, Bogotá a vécu près d’un an de rationnements d’eau. En cause : une sécheresse persistante qui a fait chuter les réservoirs du système Chingaza [1], alimenté directement par un paramo, à seulement 15 % de leur capacité. Un seuil insuffisant pour répondre aux besoins des plus de 8 millions d’habitants de la capitale. « Avec le dérèglement climatique, les pénuries vont se répéter et s’aggraver », avertit Cristian Díaz Álvarez, expert colombien en gestion de l’eau. La capitale colombienne vit donc désormais avec la crainte que cette pénurie ne devienne la nouvelle norme.
Au moment d’amorcer la descente vers la pépinière, une pluie fine et glaciale enveloppe le groupe. Dans le silence du paramo, personne ne s’en plaint. Ici, chaque goutte rappelle que le paramo continue, silencieusement, de préserver l’eau de millions de Colombiennes et Colombiens.