A Paris, les candidats font le grand écart sur la bicyclette

Durée de lecture : 6 minutes

6 mars 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

700 km de pistes cyclables, 250 000 abonnés au Vélib’, un vélo chez un tiers des ménages parisiens : le vélo est devenu un vrai transport à Paris. Et un enjeu électoral pour les candidats, qui en ont vivement discuté. Reporterre écoutait.


Vélorution, association qui promeut l’utilisation du vélo, a réuni les formations politiques autour d’une même table pour en débattre fin février. Dans cette optique, l’association avait ouvert un cahier de doléances informatique.

« Nous souhaitions redonner la parole aux cyclistes, afin que les candidats les entendent. Bien sûr, en tant que militante du vélo, notre association a ses positions, mais l’enjeu était d’abord que les premiers utilisateurs, les citoyens, puissent s’exprimer » explique Philippe Colomb, l’un des porte-paroles de Vélorution. L’exercice aura ainsi permis de dégager quelques revendications, parmi lesquelles « l’exposition importante à la pollution » ou « le laxisme de la police face aux violences des véhicules motorisés à l’égard des cyclistes ».

C’est autour des thématiques issues de cette consultation – « Respect et cohabitation », « stationnement », « co-élaboration citoyenne d’une politique de vélo à l’échelle de la ville » – que s’est construit le débat qui réunissait cinq représentants de formations politiques.

Un consensus politique : le vélo, c’est bien

Les premiers tours de table ont donné lieu à un certain nombre de lapalissades : la place du vélo est insuffisante dans le système de transport urbain, il convient de renforcer la culture du vélo quand la ville a longtemps été pensée et construite sur du « tout-automobile », le vélo représente l’avenir des mobilités douces à Paris. « Une ville avec plus de vélo, c’est une ville plus apaisée avec moins d’accidents et moins polluée » nous dit-on.

Christophe Najdovski (EELV), seule tête de liste à la Mairie de Paris à s’être personnellement déplacée, veut mettre en place « une ville cyclable en développant le double-sens à vélo dans tout Paris et en généralisant le 30 km/heure ». Yann Wehrling, représentant Nathalie Kosciusko-Morizet pour la liste UMP-Modem, veut « faciliter l’intermodalité, en permettant notamment un meilleur accès aux gares pour les cyclistes », développer les cartes de pistes cyclables dans Paris et ouvrir une maison du Vélo dans chaque arrondissement.

Julien Bargenton, adjoint au maire de Paris chargé de la mobilité et représentant d’Anne Hidalgo (PS) sur ces questions, insiste sur un meilleur partage de l’espace public tout en rappelant le succès du Vélib’ et les engagements de la majorité qui a créé 23 000 stationnements de vélo depuis 2001.

Patrick Comoy, candidat du Parti de Gauche dans le 8e arrondissement, mise sur la relocalisation de l’économie et du travail pour limiter le besoin de déplacement : « L’obstacle au développement du vélo, c’est le logement, qui est trop cher à Paris. Dans une politique d’aménagement du territoire, on ne peut pas dissocier les problématiques de transport de celles du logement ».

Enfin, Anne Lebreton, qui se présente dans le 4e arrondissement sous une liste intitulée « Nous citoyens », refuse de placer le vélo sous le signe d’une idéologie : « Le vélo n’est ni de droite ni de gauche, il n’est pas réservé non plus aux écolos. Il faut faire attention de ne pas enfermer ce moyen de transport dans un seul genre de public ». Elle propose la circulation des vélos à gauche des bus pour mettre fin aux problèmes de dépassement…

Une ligne de fracture : la petite ceinture

Quelques oppositions entre les candidats se font à la marge ; quand le Parti Socialiste propose la vidéo-verbalisation pour sanctionner les abus de voies cyclables, le Parti de Gauche s’insurge d’une méthode à la Big Brother. Et dénonce par ailleurs les politiques d’austérité mises en place à la majorité, qui nuisent « au développement d’aménagement en propre pour le vélo ».

Le candidat d’Europe-Ecologie les Verts propose alors de multiplier par cinq le budget alloué au vélo, qui n’a compté que pour 25 millions d’€ durant la dernière mandature sur un budget total de la Ville de 9 milliards…

C’est la Petite Ceinture qui va cristalliser l’opposition dans ce débat. L’aménagement de l’ancienne voie ferroviaire qui entourait Paris est la mesure-phare du programme de « NKM » qui veut en faire une voie-express complètement cycliste de 43 km dans un cadre entièrement végétalisé.

Tandis que le Parti Socialiste s’y montre défavorable, se défendant « d’opposer les moyens de transports les uns aux autres, quand la ville doit se construire pour tous les usages », EELV réaffirme son opposition à ce projet : « La petite ceinture reste un espace naturel qui est un lieu de respiration pour les Parisiens. Elle n’a plus connu de transports depuis 1940, il faut la préserver plutôt que de vouloir en faire une réplique de voie rapide pour vélo… Plutôt une coulée verte qu’une coulée de bitume, même pour des vélos ! »

La voiture, absente paradoxale

Le vélo se serait-il alors transformé en faux-ami écolo dans cette campagne des municipales ? En focalisant l’attention sur cet outil de mobilité propre, le débat évacue les vrais sujets sensibles et écologistes d’une politique de transport. Car, paradoxalement, une politique de vélo se juge d’abord à l’aune d’une politique de la voiture : Comment réduit-on la pollution atmosphérique des véhicules à moteur ? S’attaque-t-on au volume du parc automobile en circulation ?

Quand le consensus est total sur la pratique cycliste, les divergences surgissent à propos des véhicules à moteur. Mais le débat ne s’y penchera que tardivement, et on ne saura pas, par exemple, s’il est toujours question de proposer l’utilisation des couloirs de bus aux voitures électriques, comme Mme Hidalgo l’a proposé au mois de janvier.

Yann Wehrling retourne le problème : « Il y a une tendance dans cette campagne à polariser le débat autour d’un ‘’pour ou contre la voiture’’ qui est particulièrement caricatural », rappelant au passage l’objectif « 0 diesel » pour les véhicules municipaux. Mais, pour Christophe Najdovski, le problème est ailleurs : « Le seul moyen de réduire la pollution, c’est de s’attaquer à la masse des véhicules roulants. Et pour cela, il faut s’attaquer à la voiture individuelle… ».

Le débat s’achève au bout de deux heures et demie. Une main se lève, dernière question dans la salle, une vieille dame prend la parole : « Qu’en est-il du droit de se promener dans les cimetières à vélo ? On peut entrer en voiture, mais on n’a pas le droit avec un vélo… »


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Source et photo : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photo de Une : Velorution

Lire aussi : Nous voulons une indemnité pour aller au travail en vélo !.


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