Allonger à cinquante ans la vie des centrales nucléaires, c’est accepter le risque d’un accident grave en France

14 octobre 2013 / Hervé Kempf (Reporterre)

Le président de la République s’apprêterait à autoriser l’allongement de la durée de fonctionnement des centrales nucléaires jusqu’à cinquante ans. Cette décision, prise pour des raisons comptables à courte vue, accroitrait le risque d’un accident nucléaire grave en France. Elle appelle un vaste débat, et la prise de position publique des responsables politiques.


Selon Le Journal du dimanche du 13 octobre, le gouvernement s’apprête à prolonger la durée de fonctionnement des centrales nucléaires de dix ans, leur permettant d’aller jusqu’à cinquante ans. Alors que les centrales n’avaient été conçues que pour une durée de trente ans et que l’ASN (Autorité de sureté nucléaire) manifeste le plus grand scepticisme sur cette question de l’allongement , le passage à cinquante ans représenterait un véritable coup de force.

Selon l’hebdomadaire, cette décision pourrait être actée par le Président de la République lors d’un Conseil de politique nucléaire le 15 novembre. Un lieu de décision étrange, puisqu’il s’agit d’un conseil auquel participent : le ministre de la défense, le chef d’état-major des armées et secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale. Un mélange des genres entre militaire atomique et nucléaire civil bizarrre, alors que l’enjeu central de cette décision devraît être la sécurité des centrales.

Car le problème fondamental de cette décision est que, plus les centrales vieillissent, plus elles deviennent dangereuses. Comme le soulignait l’Institut de recherche et de sûreté nucléaire (IRSN) en 2007 dans son Rapport R&D relative aux accidents graves dans les réacteurs à eau pressurisée - bilan et perspectives, « dans le cas des centrales existantes, les accidents graves n’ont pas été considérés lors de leur conception. Les modifications envisageables de l’installation sont donc restreintes et les recherches menées dans ce cadre ont essentiellement pour objectif de trouver des moyens de limiter les conséquences d’un éventuel accident grave » Autrement dit, alors que le risque d’accident grave est devenue une préoccupation centrales des instances de sûreté nucléaire, l’allongement de durée de fonctionnement des centrales parait encore accroître ce risque.

Mais c’est une préoccupation économique à courte vue qui parait guider un gouvernement soumis à l’influence du lobby nucléariste et d’EDF. La clé de l’éventuelle décision se trouve dans un rapport publié en juin dernier par la Commission de régulation de l’énergie. Celle-ci y expliquait que "l’allongement de la durée d’amortissement étalerait donc la valeur nette comptable résiduelle sur un plus grand nombre d’exercices, diminuant mécaniquement les dotations annuelles aux amortissements." Cela signifie que l’allongement à cinquante ans permettrait à EDF d’étaler comptablement dans la durée les investissements déjà nécessaires pour un allongement de quarante ans, ce qui soulagerait ses comptes qui sont en mauvaise situation.

Et cela freinerait aussi l’évolution du prix de l’électricité, qui est tendanciellement à la hausse, notamment en raison du coût de plus en plus élevé de la maintenance d’un parc nucléaire vieillissant, du coût prévisibles des déchets nucléaires, et de l’explosion de la facture de l’EPR. Selon la Commission de régulation de l’énergie, l’allongement à cinquante ans permettrait une hausse moins forte :

Le gouvernement parait donc prêt à accroître le risque d’accident nucléaire pour pouvoir amoindrir la hausse de la facture d’électricité des ménages.

Europe Ecologie Les Verts (EELV) a réagi à cette perspective : « Prolonger la durée de vie des réacteurs nucléaires serait une provocation politique, un mensonge économique et une aberration énergétique », écrit ce parti dans un communiqué. Le jugement parait faible. On pourrait le formuler autrement : prolonger la durée de vie des réacteurs nucléaires serait accepter le risque d’un accident nucléaire grave.

Les responsables politiques doivent se déterminer publiquement sur cette question, et pas seulement quelques élus EELV.




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Source : Hervé Kempf pour Reporterre.

Dessin : Philippe Mouche (pour Science et Vie en 1998 - on n’avance pas !).

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