Reportage — Élections européennes
Au QG des Écologistes : « Donc on repart en campagne ? C’est ça là ? »
Marie Toussaint devant le QG des Écologistes à Paris, dans la soirée du 9 juin 2024. - © Nnoman Cadoret / Reporterre
Marie Toussaint devant le QG des Écologistes à Paris, dans la soirée du 9 juin 2024. - © Nnoman Cadoret / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Au QG des Écologistes, militants et candidats aux européennes ont passé une soirée pénible. En raison de leur score, celui de l’extrême droite, et d’une nouvelle campagne qui se dessine déjà après l’annonce choc du président.
QG des Écologistes, Xᵉ arrondissement de Paris (Île-de-France), reportage
« On monte le son ? Chut, chut. » Au QG des Écologistes, une salle aux lumières blafardes située près de la Gare du Nord, dans le Xᵉ arrondissement de Paris, le sénateur Yannick Jadot sent poindre un tournant dans une soirée déjà pénible. Il est 21 heures, le dimanche 9 juin. À ce moment, Europe Écologie-Les Verts vient d’essuyer un lourd revers aux élections européennes. Le parti a atteint 5,5 % des voix, très loin des 13 % de 2019. Il n’enverra que cinq eurodéputés au Parlement européen. L’extrême droite a atteint des sommets — 5,5 % également pour Reconquête !, 31,5 % pour le RN. Les militants sont groggy. Ils s’étreignent, se réconfortent. Certains fondent en larmes.
Yannick Jadot, lui, guette l’écran qui diffuse, en direct, la chaîne FranceInfo. Mais la connexion est intermittente et « raaaah », il s’agace et doublonne avec son téléphone, qu’il rapproche de son oreille. Le président français, Emmanuel Macron, vient d’annoncer la dissolution de l’Assemblée nationale et l’organisation d’élections législatives anticipées. « Sérieux ? Mais ce n’est pas possible de faire ça ! » réagit-il. Tout autour, la stupéfaction danse dans les regards. « Olala, mais il est taré ce mec ! » s’exclame un militant. « Donc on repart en campagne ? C’est ça là ? » lâche une autre.
C’est tout chaud, alors les journalistes rappliquent illico. Les caméras se braquent sur le sénateur, les bras se frayent des chemins improbables pour lui tendre une forêt de micros. « Après avoir validé les idées de l’extrême droite pendant sept ans, le président prend le risque de lui offrir la majorité dans l’hémicycle en un coup de dé », déclare l’ancien candidat à l’élection présidentielle, qui appelle sans détour à l’union des forces de gauche. Quelques minutes après, c’est au tour de Marie Toussaint, tête de liste aux européennes, qui s’exprime pour la deuxième fois de la soirée : « L’extrême droite est aux portes du pouvoir, nous devons dépasser nos divisions pour faire renaître l’espoir. Il va y avoir des discussions dans les heures qui viennent. »
L’information parvient à un groupe de Jeunes écologistes, qui grillaient des cigarettes sur le trottoir. « Mais quoi ? Tu te fous de ma gueule ? » « Et la jeunesse emmerde le Front national ! » s’époumonent-ils après avoir encaissé la nouvelle. Les poings se lèvent. Un rassemblement spontané se monte place de la République. Un groupe d’une quarantaine de Verts s’élance.
À l’arrivée, ils sont des centaines. Yanna, 21 ans, s’excuse d’avance : « Je suis trop énervée. » Ses lèvres tremblent. « Macron, c’est vraiment l’allié rêvé pour le RN. Il attend le jour où l’extrême droite est au plus haut pour organiser des élections législatives, et lui donner les clés de nos institutions. »
Le retour de la Nupes ?
Plusieurs activistes escaladent le monument de la République. Ils agitent des drapeaux des Jeunes écologistes, du syndicat étudiant Unef, du Parti socialiste, de La France insoumise ou encore aux couleurs de la Palestine. « La Nupes ? On a absolument besoin d’elle, car elle est notre seul rempart possible face à l’extrême droite », dit Elfriede, qui tente désespérément de rameuter les personnes attablées aux terrasses des cafés proches de la place.
Après avoir éconduit une équipe de CNews, Quentin Bernier-Gravat, ancien secrétaire fédéral des Jeunes écologistes et conseiller municipal de Vincennes, partage son inquiétude. « J’attends évidemment un sursaut de la gauche, mais vu le timing annoncé par le président, il faudra déposer des listes en un temps record. Or la Nupes s’est formée dans la douleur, sur le temps long, et nous n’avons pas ce luxe. Nos partis arriveront-ils à mettre leurs égos de côté, à se mettre d’accord dans l’urgence ? » C’est en tout cas ce que les manifestants réclameront, jusqu’au bout de la nuit.
Quelques heures plus tôt, personne n’imaginait un tel scénario. À vrai dire, les écologistes français se demandaient plutôt s’ils allaient, oui ou non, disparaître du Parlement européen. Ce serait arrivé, si la liste de Marie Toussaint était descendue sous la barre des 5 %. Zéro Vert français : « C’est un risque bien présent dans mon esprit », reconnaissait la tête de liste dans Libération, à quelques jours de l’élection.
« Alors les écolos, ça sent le raz-de-marée ? » s’amusait, vers 19 heures un homme habitant l’immeuble juste en face du QG, chemise en jean ouverte au niveau du torse et cheveux blancs, mi-longs, plaqués en arrière. Les militants, les visages fermés, refusaient poliment les entretiens. « Mais bon sang, personne ne va me répondre ? » se vexait un journaliste radio. À l’intérieur, des confrères regardaient la finale de Roland-Garros, en gobant des tomates cerises et des morceaux de fromage.
« Le projet européen a du plomb dans l’aile »
Peu avant l’heure fatidique, 20 heures, envoyés spéciaux, militants et cadres du parti se sont pressés comme des sardines devant les deux écrans installés dans la pièce, trop étriquée pour accueillir tant de monde. Après les premières estimations, ils sont restés prostrés. « Ce qui nous angoisse, ce sont à la fois les 40 % de l’extrême droite, et les 50 °C qui nous attendent avec de tels élus », déplorait un petit groupe, les yeux rougis.
« Sans un "vote de pitié" des électeurs de gauche au dernier moment, je pense qu’on n’aurait eu personne », commentait un militant, souhaitant conserver l’anonymat. Plusieurs personnes ont entouré le paysan Benoît Biteau, en 6ᵉ position sur la liste, et premier à rester sur le carreau. « Le projet européen a du plomb dans l’aile », a-t-il regretté auprès de Reporterre.
Cette soirée calamiteuse parachève une campagne ratée pour Europe Écologie-Les Verts — très « vent de face », comme l’a plusieurs fois répété Marie Toussaint. Par rapport à 2019, les jeunes en grève pour le climat ont été remplacés par les cortèges d’agriculteurs furieux, que les politiques de droite ont amadoués en fustigeant les normes environnementales. « J’avais sous-estimé la force des lobbies et la bataille culturelle qui est menée en permanence contre nous et contre le vivant, a déclaré Marie Toussaint, émue, peu après 20 heures. J’avais sous-estimé l’absence de courage de la droite, des macronistes et des socialistes européens qui nous ont allègrement fait porter le chapeau de politiques qu’eux avaient décidé et mis en place, sans jamais l’assumer. »
Au QG, tous s’accordaient toutefois sur le fait que la tête de liste n’avait pas démérité, et la juriste de 37 ans a été acclamée. Elle n’avait, durant des mois, cessé d’appeler, sur les plateaux, à passer d’une « économie qui détruit » à une économie qui « répare » les écosystèmes et les injustices, prôné un « ISF [impôt de solidarité sur la fortune] climatique » pour les plus riches, et un « droit de veto social » conditionnant toute nouvelle réforme de l’Union européenne à ses effets sur les plus modestes.
Il reste néanmoins le souvenir embarrassé des déhanchés du cours de « booty therapy », enseignés sur la scène de son premier meeting. Sa maîtrise des dossiers européens n’a, elle, pas compensé son manque de notoriété. « Face à l’urgence de prendre au sérieux le soin à apporter aux êtres humains et à la planète, je marchais en première ligne et je n’ai pas su convaincre au-delà de notre socle », s’est excusée Marie Toussaint.
Surtout, son parti a refusé de la placer à la tête d’une liste d’alliance avec La France insoumise (LFI), comme le proposait son leader, Jean-Luc Mélenchon, voire de s’allier avec les socialistes, comme le proposait leur premier secrétaire, Olivier Faure. Dans un entretien au Figaro, Marie Toussaint a semblé regretter ce choix, payé au prix fort : « Ce n’est un secret pour personne, je n’étais pas la plus opposée à une liste d’union ».
Dans la dernière ligne droite, certains alliés potentiels, devenus adversaires à gauche, ont même tenté de récupérer l’électorat des Verts. La tête de liste de LFI, Manon Aubry, a lancé, dimanche 26 mai, sur France 3, un « appel à tous les écologistes », en leur disant que « la manière la plus sûre d’envoyer des députés écolos au Parlement européen, c’est de voter pour [sa] liste ».
Face à la menace existentielle qui se présente désormais, Marie Toussaint a achevé son allocution en exhortant sa famille politique « à ne pas continuer comme avant », et tendu la main à d’autres partis : « Pour réussir, nous devons tourner le dos aux logiques groupusculaires. [...] Demain, les écologistes et la gauche doivent s’unir pour ouvrir un chemin d’espoir dans notre pays, pour construire une alternative face au Rassemblement national de monsieur Bardella et de madame Le Pen. Nous devons refuser la guerre des gauches et la compétition des égos. »