Au Sénat et ailleurs, le lobby du gaz de schiste lance l’offensive

Durée de lecture : 5 minutes

19 février 2015 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Deux amendements se sont glissés au Sénat dans la loi de transition énergétique, prévoyant l’autorisation de l’exploration du gaz de schiste en France. Ils ont été repoussés cette nuit. Mais le lobby du gaz de schiste est de plus en plus actif, et vient de lancer un Centre « d’information ».

Déposés par des sénateurs UMP, deux amendements à la loi de transition énergétique, en discussion ces jours-ci au Sénat, devaient permettre la relance du gaz de schiste en France. Ils visaient l’article 49 de la loi, relatif à la programmation pluri-annuelle de l’énergie. Ils ont été repoussés dans la nuit de mercredi 18 février à jeudi.

Que disaient-ils ? Le n° 24 engage l’État à « garantir la pérennité et le développement de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures sur le territoire métropolitain et ultra-marin ».

- L’hémicycle du Sénat -

« Il n’est pas question de gaz de schiste, mais ceux-ci ne sont pas non plus exclus », explique à Reporterre la sénatrice UDI Chantal Jouano, opposée à ces amendements. L’autre amendement, le n° 149, est quant à lui très clair : il invite les autorités à « vérifier le potentiel de notre pays en hydrocarbures non-conventionnels. »

Pour les sénateurs UMP, ces amendements s’inscrivent dans « une optique de sécurité énergétique et de valorisation de notre sous-sol. ». « L’identification de notre potentiel en hydrocarbures non conventionnels est nécessaire dans le contexte actuel », ajoutent-ils. Pour son approvisionnement en pétrole, estiment-ils, notre pays dépend en effet aujourd’hui de pays instables, tels que la Russie, la Libye ou le Nigeria : « La France doit se doter donc d’une stratégie de recherche pour le développement de ressources énergétiques alternatives ».

« Pour le développement des ressources alternatives »... c’est là que ça ne passe pas pour Chantal Jouano. « Identifier notre potentiel, pourquoi pas ? Cela permettrait d’avoir des données objectives et de poser véritablement le débat », explique-t-elle. « Mais l’objectif final ici n’est pas la recherche, c’est évidemment l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, même si ce n’est pas dit clairement. »

Un constat partagé par Claude Taton, opposant au gaz de schiste dans le Gard : « C’est mettre le doigt dans l’engrenage. Les forages exploratoires coûtent chers, les industries voudront ensuite rentabiliser leurs investissements en exploitant les ressources. »

Les amendements sénatoriaux constituent une tentative de plus pour faire sauter le moratoire sur le sujet, mis en place en 2011. En septembre dernier, la ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, affirmait encore qu’« il n’y aurait pas de gaz de schiste et pas d’investigation sur le gaz de schiste » sur notre territoire. Mais les industriels ne lâchent pas le morceau.

D’après les projections de l’Agence étasunienne de l’énergie (E.I.A), la France serait le premier pays européen derrière la Pologne, en termes de réserves. 3 870 milliards de mètres-cube, soit 77 ans de consommation de gaz à l’échelle nationale. Sauf que les pronostics de l’agence sont loin d’être fiables : elle s’est complètement trompée dans ses calculs polonais. Le pays devait être « l’eldorado » de l’or noir. Mais les premières explorations se sont révélées très décevantes. Résultat ; le pétrolier Chevron vient de jeter l’éponge, expliquant que « les opportunités locales ne sont plus compétitives par rapport à notre portefeuille mondial. »

L’offensive des industriels

C’est dans ce contexte qu’un groupe d’industriels vient de créer en France un Centre de documentation sur les hydrocarbures non conventionnels (CHNC). Présidé par Jean-Louis Schilansky, ex président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip) et membre du Medef, le centre a pour mission de diffuser « une information factuelle » sur la question. Total, Suez Environnement, Bureau Veritas, Vallourec, GDF Suez, Accenture, ou encore Air Liquide font partie des fondateurs.

- Jean-Louis Schilansky -

Mais pas question de parler de lobby ! « Notre rôle n’est pas de faire du réseautage auprès des ministres, mais bien de rassembler des données », nous explique-t-on au téléphone. Mais quand on demande à quoi va ressembler concrètement le travail du centre, la réponse est floue : « Nous avons une toute petite équipe, et nous réalisons des dossiers techniques pour nos adhérents. Et dans un deuxième temps, nous ferons un travail plus didactique, plus compréhensible, pour le grand public et les médias. » Le CHNC semble destiné à fournir des arguments « validés scientifiquement » aux pro gaz de schistes.

Car les dossiers seront approuvés par un Conseil scientifique, présidé par l’académicien Bernard Tardieu. Spécialiste de l’hydroélectricité, il a travaillé pour une société de GDF-Suez, participé à la Commission internationale des Grands barrages et siégé au Conseil scientifique d’EDF.

Avec le CHNC, il espère « participer à l’élaboration et à la production des sciences » sur les hydrocarbures non conventionnels, qui participent d’après lui de la « révolution mondiale de l’énergie ». Il y a quatre ans, de retour des États-Unis où il avait visité des plate-formes d’exploitation, il désapprouvait, à l’instar de ses collègues de l’Académie des technologies, le moratoire français. « La recherche fait partie du principe de précaution, ça n’est pas raisonnable de ne pas évaluer le potentiel de nos sous-sols. »

Pour lui, le débat sur les gaz de schiste en France est prisonnier des logiques politiciennes. « Il s’agit d’une stratégie de conquête des voix vertes. » Quid des nombreuses oppositions citoyennes ? « Chaque situation est différente, tout dépend de la relation que chacun entretient avec le progrès industriel et le confort. Par exemple, en Seine-et Marne, où il y a déjà des activités pétrolières, les résistances sont moins grandes qu’en Ardèche. »

La méconnaissance et la peur sont selon M. Tardieu les principales explications du blocage français. Justement ça tombe bien, les industriels du CHNC veulent nous sortir de cette désinformation... pour peut-être un jour imiter l’Allemagne, qui est sur le point d’autoriser la fracturation hydraulique.


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Lire aussi : Vous n’aimez pas le gaz de schiste ? Vous n’allez pas aimer le gaz de couche

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. Exploitation de gaz de schiste en Pennsylvanie (Hervé Kempf)
. Jean-Louis Schilansky (RTL).

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